<?xml version='1.0' encoding='UTF-8'?><?xml-stylesheet href="http://www.blogger.com/styles/atom.css" type="text/css"?><feed xmlns='http://www.w3.org/2005/Atom' xmlns:openSearch='http://a9.com/-/spec/opensearchrss/1.0/' xmlns:georss='http://www.georss.org/georss' xmlns:gd='http://schemas.google.com/g/2005' xmlns:thr='http://purl.org/syndication/thread/1.0'><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280</id><updated>2012-02-27T08:56:36.508-08:00</updated><category term='épistolaire'/><category term='jazz'/><category term='création littéraire'/><category term='Littérature'/><category term='apocalypse'/><category term='fantastique'/><category term='lettre'/><category term='Rimbaud'/><category term='nouvelle'/><category term='horreure'/><category term='montréal'/><category term='citation'/><category term='photographie'/><category term='peinture'/><category term='michaux'/><category term='van gogh'/><category term='art'/><category term='écriture'/><category term='fragment'/><category term='musique'/><category term='poésie'/><category term='eulogie'/><category term='mingus'/><title type='text'>De par les chemins brumeux</title><subtitle type='html'>Fight for the right to remain silent</subtitle><link rel='http://schemas.google.com/g/2005#feed' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/posts/default'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default?max-results=100'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/'/><link rel='hub' href='http://pubsubhubbub.appspot.com/'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><generator version='7.00' uri='http://www.blogger.com'>Blogger</generator><openSearch:totalResults>27</openSearch:totalResults><openSearch:startIndex>1</openSearch:startIndex><openSearch:itemsPerPage>100</openSearch:itemsPerPage><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-2202492309930136240</id><published>2012-02-27T08:56:00.000-08:00</published><updated>2012-02-27T08:56:36.517-08:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='photographie'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='création littéraire'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><title type='text'>Memento Mori ou photos de famille</title><content type='html'>&lt;span style="font-size: x-small;"&gt;&lt;i&gt;But now she's dead&lt;br /&gt;Forever dead&lt;br /&gt;Forever dead and lovely now&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;- Tom Waits&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle était belle sur sa photo, ma soeur. Elle portait une robe marine au collet bordé de dentelle. On aurait dit une poupée victorienne, à cause de son regard vitreux et de son visage dont les joues trop fardées ne parvenaient pas à éclipser le teint lunaire. Ses cheveux châtain avaient été ramenés en un chignon élégant et sa tête était légèrement inclinée, comme si le photographe l’avait surprise, au lieu de sourire, en train de songer à la précarité des choses du monde. Elle était belle sur sa photo, ma soeur, mais elle était aussi morte. &lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mes parents m’avaient envoyé par la poste cet étrange portrait pour me convier aux funérailles et c’était cette même photo qui trônait près de l’urne. Elle avait été glissée dans un cadre rococo de mauvais goût, comme seuls mes parents pouvaient en déniché. La peinture dorée scintillait à lueur des cierges. Évidemment, dans le salon, les murmures rampants des pleureurs ne parlaient que de cette photo. Au début de la soirée, les gens étaient venus m’offrir leurs plus mièvres condoléances, les yeux mouillés, mais le fond du regard accusateur, comme si ça avait été mon idée de photographier le cadavre de ma soeur accoutré comme une poupée prête à prendre le thé. C’était plutôt elle qu’il fallait blâmer pour la chose. Il faut se méfier des artistes aux idées noires qui non seulement pensent à rédiger leur testament à vingt-sept ans, mais qui de plus réclament une photographie post-mortem, style XIXe siècle, pour leurs funérailles. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mon amie s’est approchée de moi. J’ai senti sa main effleurer la mienne. «&amp;nbsp;Tu veux sortir fumer?&amp;nbsp;» &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dehors, j’avais froid dans ma robe trop mince. Nous fumions contre le mur sans dire un mot. «&amp;nbsp;Non mais tu as vu le cadre?&amp;nbsp;» a lancé mon amie pour trancher le silence. Nous avions échangé un regard, puis nous avions pouffé. Ensuite, mon amie est redevenue grave&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Les médecins vous ont expliqué, à l’hôpital?&amp;nbsp;» J’ai haussé les épaules&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Ils ne savent pas encore, ils croient à une embolie. Mes parents l’ont retrouvée dans sa chambre noire, morte.&amp;nbsp;» Évidemment, ma soeur était photographe. Elle passait son temps à prendre des clichés d’instants volés à des étrangers&amp;nbsp;: des enfants sales fumant dans un parc, un chien pissant sur un grand mur de briques, des garçons faisant l’amour derrière une fenêtre ou encore des autoportraits d’elle, nue, le corps tordu comme sur une esquisse d’Egon Schiele, son sexe défiant le regard des observateurs. Mais sur ses murs ou dans ses albums, aucune trace de sa famille. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bien sûr, moi, j’ai gardé quelques photos de nous deux. De moi et d’elle lorsque nous étions petites. On peut nous voir, nos petits corps nus dans un décor de plage gris à faire des cercles dans le sable humide, du bout d’un bâton, ou encore souriantes, moi les joues déjà gonflées, devant un gâteau de fête, ou de ma soeur qui rigole en me serrant dans ses bras, pendant que je fais la moue. Des genoux éraflés, des dents croches, des t-shirts tâchés, des joues rosies parce qu’ont avaient pleuré juste avant que mon père appuie sur le bouton. Tous ces souvenirs maintenant recouverts d’un linceul de cendres. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai écrasé ma cigarette du bout ma ballerine. «&amp;nbsp;Elle a trouvé l’idée dans un livre sur la photographie du XIXe siècle.&amp;nbsp;» «&amp;nbsp;Au moins, on va se souvenir d’elle&amp;nbsp;», a répondu mon amie avec un sourire aigre-doux. Elle m’a raccompagnée à l’intérieur du salon où nous attendaient les pleureurs. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ma soeur n’avait aucune photo de sa famille. Mais, avec le temps, les autres auront des photos de moi, souriante, rieuse ou sérieuse, moi en diplômée, moi en voyage, moi en mariée. Mais restera immobile au-dessus du foyer, dans un cadre rococo nimbant son visage de porcelaine, un portrait de ma soeur, son regard interrogeant l’éternel. Derrière, une date griffonnée à l’encre indélébile.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-2202492309930136240?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/2202492309930136240/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/02/memento-mori-ou-photos-de-famille.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/2202492309930136240'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/2202492309930136240'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/02/memento-mori-ou-photos-de-famille.html' title='Memento Mori ou photos de famille'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total><georss:featurename>Sherbrooke, QC, Canada</georss:featurename><georss:point>45.4004791 -71.8837355</georss:point><georss:box>45.3587981 -71.948354 45.442160099999995 -71.819117</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-8467560355228451077</id><published>2012-02-06T19:16:00.000-08:00</published><updated>2012-02-06T19:16:56.954-08:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='art'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='van gogh'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='peinture'/><title type='text'>Les mendiantes</title><content type='html'>&lt;span style="font-size: small;"&gt;&lt;i&gt;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;From then on, if these shoes are no longer useful, it is of course because they are detached from naked feet and from their subject of reattachment [...]. It is also because they are painted: within the limits of a picture, but limits that have to be thought in laces. Hors-d’œuvre in the œuvre, hors-d’ œuvre as œuvre: the laces go through the eyelets (which also go in pairs) and pass on to the invisible side.&lt;/i&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;- Derrida&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À les voir ainsi, on aurait dit des mendiantes, une paire d’orphelines à la peau ridée comme celle des vieillards. C’est à cause du soleil. Elles ont marché jusqu’à user leurs pieds calleux et on les surprend comme ça: accroupies sur le plancher de terre battue, la langue pendante et les chevilles tordues par les ornières de la route. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est un peintre qui les a dénichées un matin, lors d’une promenade au marché aux puces. Une paire de bottes épuisée au milieu d’un bazar de misères usagées, les lacets raidis par la boue pendant au bout de la table. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ces lacets qui ont goûté à la terre meuble des champs s’enlacent maintenant dans l’empâtement de la peinture, capturés par la spatule nerveuse du peintre. Il sillonne la toile d’un geste sec, guidé par la courbe cassée des lacets. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les bottes ont l’échine tordue à force d’avoir été abandonnées, jetées contre un mur, par des ouvriers éreintés. Leurs bouches béantes expirent ce qui leur reste de souffle. Leur haleine à une odeur de poussière moisie par la sueur. Et les lacets tombent tristement. Ils n’ont plus la force de retenir le pas d’un marcheur. &lt;br /&gt;Le peintre soupire, nettoie sa spatule sur un chiffon tâché. Il ne peint pas de natures mortes. Il peint des solitudes sépia, le portrait ridé de sa tristesse. Sous les semelles, il étire l’ombre des bottes. Du bout d’un pinceau, il fait frissonner une tache jaune clair, ébauche la lumière qui avale le bout des lacets.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur le cuir des bottes, l’histoire des chemins s’est esquissée à grands traits de poussière blanche. Au fil des excursions, elles s’étaient transformées en fresque. Lorsqu’on les laissait au bord d’un sentier, le temps de se rafraîchir les pieds dans un ruisseau, elles évoquaient aux passants la douleur lancinante des ampoules crevées et le bruit sec d’un lacet qui se rompt.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le peintre trace les oeillets en jaune, y fait scintiller une lumière chaude. Les bottes l’observent en silence, se demandent ce qu’on attend encore d’elles. Elles qui ne désirent plus que mourir dans l’ombre fraîche d’un placard. Le peintre s’éclaircit la gorge d’une lampée de vin tiède. Sa chaise craque sous le poids des heures. Il mêle les jaunes et les rouges sur sa palette, y ajoute un peu de bleu. Par cette étrange alchimie, il fait naître les couleurs de la terre cuite au soleil.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Comme des bottes mouillées pendues à un clou par les lacets, le peintre suspend le tableau pour laisser la peinture séchée. Assoiffé, courbaturé, il songe à descendre au café, à noyer sa fatigue dans un verre d’absinthe. Il coiffe son chapeau et veut enfiler les bottes, mais il s’aperçoit que les semelles sont trouées. Grimaçant, il lace de vieilles chaussures et oublie les bottes sous sa chaise. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;table align="center" cellpadding="0" cellspacing="0" class="tr-caption-container" style="margin-left: auto; margin-right: auto; text-align: center;"&gt;&lt;tbody&gt;&lt;tr&gt;&lt;td style="text-align: center;"&gt;&lt;a href="http://2.bp.blogspot.com/-wQKGQ3hck8k/TzCXF9fdLZI/AAAAAAAAAB0/hn6SxxHKOiY/s1600/van-gogh-a-pair-of-shoes.jpg" imageanchor="1" style="margin-left: auto; margin-right: auto;"&gt;&lt;img border="0" height="266" src="http://2.bp.blogspot.com/-wQKGQ3hck8k/TzCXF9fdLZI/AAAAAAAAAB0/hn6SxxHKOiY/s320/van-gogh-a-pair-of-shoes.jpg" width="320" /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;&lt;tr&gt;&lt;td class="tr-caption" style="text-align: center;"&gt;&lt;i&gt;Vieux souliers aux lacets&lt;/i&gt;- Vincent Van Gogh (1886, huile sur toile)&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;&lt;/tbody&gt;&lt;/table&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-8467560355228451077?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/8467560355228451077/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/02/les-mendiantes.html#comment-form' title='1 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8467560355228451077'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8467560355228451077'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/02/les-mendiantes.html' title='Les mendiantes'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><media:thumbnail xmlns:media='http://search.yahoo.com/mrss/' url='http://2.bp.blogspot.com/-wQKGQ3hck8k/TzCXF9fdLZI/AAAAAAAAAB0/hn6SxxHKOiY/s72-c/van-gogh-a-pair-of-shoes.jpg' height='72' width='72'/><thr:total>1</thr:total><georss:featurename>Sherbrooke, QC, Canada</georss:featurename><georss:point>45.4004791 -71.8837355</georss:point><georss:box>45.3587981 -71.948354 45.442160099999995 -71.819117</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-3559169956954057115</id><published>2012-01-30T18:09:00.000-08:00</published><updated>2012-01-30T18:09:23.814-08:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><title type='text'>Entracte</title><content type='html'>Le silence stagne dans l’appartement. La lumière du matin s’arrête à la fenête, semble hésiter à la traverser. Se colle le nez sur la vitre et observe. Dans la pièce, la lueur d’une lampe, allumée quelque part, chasse les dernières traces de la nuit. &lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur le sofa, une femme est recroquevillée. Un chat dort près d’elle, sa lente respiration est effacée par le clair-obscur de la pièce. Entre ses mains, la femme serre une tasse de café. Du bout des doigts, elle caresse une fissure qui lézarde la porcelaine. Le chat remue les moustaches. La femme regarde la fenêtre sans regarder l’horizon. Plisse les yeux. Le matin se découpe à travers le givre. Il doit faire froid dehors.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il faisait froid ce soir-là. La lumière rouge et bleu des véhicules de secours glissait sur la neige. Le ventre de la voiture évincée, ses entrailles vomies sur la route glacée. Et le corps de l’homme prisonnier de la carcasse défoncée par l’impact. Le sang sur la neige se mêlait au rouge des gyrophares. Le témoignage tremblant de la femme se noyait dans le hurlement des sirènes. Sa silhouette avalée par les phares des voitures.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le chat étire ses pattes, frôle les cuisses de la femme qui ne bouge pas. Son index fait des allers-retours sur la fissure de la tasse, va et viens en zigzag sur la porcelaine. Elle a les cheveux défaits qui lui tombent sur les épaules. Elle porte une chemise sale, peut-être pas de soutien-gorge parce que ses seins pointent sous la flanelle. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils sortaient du cinéma et marchaient rue Saint-Denis, les bottes dans la neige molle, se frayant un chemin entre les jupes trop courtes et les jeans raidis par le sel. Elle avait glissé ses mains dans les poches de son manteau. L’homme parlait rapidement, découpait les scènes du film. Elle l’écoutait, sans doute distraite, observant les passants qui déambulaient autour d’eux. Il avait dit qu’il avait froid, qu’il prendrait bien un verre pour se réchauffer, avant de rentrer. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans le décor de l’appartement, on entend le tictac d’une horloge. Sur le sofa, le chat&amp;nbsp; garde les yeux fermés, mais dresse les oreilles. On dirait qu’il écoute les secondes fuir. À pas feutrés, la pénombre cède sa place à la lumière matinale. Le café doit avoir tiédi dans la tasse lézardée, mais la femme ne boit pas de toute façon.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;On pouvait voir les chiffres verts du cadran indiquer minuit passé lorsqu’ils s’étaient glissés dans la voiture. L’homme parlait fort, rigolait. Elle avait souri, avait dit qu’elle était fatiguée et qu’elle avait hâte de rentrer. Par la fenêtre, la neige ne scintillait pas parce que le temps était couvert.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur le sofa, la femme couvre sa bouche d’une main, renverse du café sur son genou parce qu’elle tremble trop fort. Le crissement des pneus résonne dans l’appartement, couvre le tictac de l’horloge. Le souvenir rouge et le bleu des gyrophares brasillent dans ses yeux humides.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les lumières tranchaient la nuit. La femme était emmitouflée dans une couverture de secours, le regard vide. L’agent lui avait offert un mince sourire, jurant avec ses yeux carnassiers qui l’étudiaient, toisaient la rougeur dans ses joues, son nez cherchait une lourdeur dans son haleine. Il avait dit quelque chose qu’elle n’avait pas compris parce que le crissement des pneus résonnait, débordait de la scène.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Huit heures sonnent à l’horloge. La femme soupire comme si elle tentait de chasser toute l’angoisse de ses poumons, s’essuie les yeux avec la manche de sa chemise. Une minute passe et l’horloge se tait. Le chat ouvre les yeux, s’étire lentement et saute par terre. C’est l’heure de manger.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-3559169956954057115?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/3559169956954057115/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/01/entracte.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/3559169956954057115'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/3559169956954057115'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/01/entracte.html' title='Entracte'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total><georss:featurename>Sherbrooke, QC, Canada</georss:featurename><georss:point>45.4004791 -71.8837355</georss:point><georss:box>45.3587981 -71.948354 45.442160099999995 -71.819117</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-8247053663135294372</id><published>2012-01-16T14:36:00.000-08:00</published><updated>2012-01-16T15:07:30.624-08:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='musique'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='mingus'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='jazz'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='fragment'/><title type='text'>Rengaine</title><content type='html'>http://www.youtube.com/watch?v=__OSyznVDOY&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Mon tourment est une bête sauvage. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Toute la journée, il trotte dans mon appartement, traîne dans les racoins poussiéreux, suspend son ombre au-dessus de mes compositions avortées. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La nuit venue, je crois enfin l’avoir oublié qu’un voisin passe dans le corridor en sifflant deux notes et le revoilà qui se glisse sous mon oreiller et pénètre mon oreille.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Par quelque magie noire, mon tourment est né de mon stylo qui l’a craché entre les taches de vins et les rayures de ma feuille de portée. J’ai voulu m’en débarrasser, mais personne ne voulait de cet air contrefait, pointu et farouche. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mon tourment est une bête insomniaque. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Depuis qu’il s’est grugé un trou dans les murs de mon appartement, je ne dors plus. Entortillé dans un drap de sueurs froides, je peux voir ses yeux blanchis par la rage me guetter dans le noir. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’assomme la nuit à coups de cafés noirs. J’ouvre toutes les fenêtres de mon appartement et je fais hurler Charles Mingus jusqu’à ce que la voisine appelle la police. Mais mon tourment est une bête patiente. Dès que les agents ont claqué la porte, il s’allonge sur le lit et fredonne en me lançant un sourire tranchant. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vincent est venu me voir ce matin. Il s’est moqué de ma gueule froissée de mangeur d’opium. M’a demandé où j’étais disparu. Je lui ai offert un espresso qu’il a allongé d’un trait de cognac. Puis, je lui ai présenté mon tourment. Il s’est penché sur lui, a ajusté ses lunettes et l’a caressé du bout de la main. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La bête a ronronné de plaisir sous les doigts fins du musicien.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vincent a soupiré en le repoussant: «&amp;nbsp;Tu as raison ça ne vaut rien. Viens faire un tour lundi, si tu veux.&amp;nbsp;»&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À force de dévorer les disques que je lui jette à la figure, mon tourment a grossi. Il étend sa pense sur mon bureau, ronge mes stylos, lèche les taches d’encre et de café sur mes doigts. Mon tourment se fiche de la musique. Il attend que je tombe de fatigue pour me sucer la chair et se faire un nid sous ma peau. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À même mes partitions, j’ai rédigé une liste des moyens de le zigouiller :&lt;br /&gt;- Tarauder le crâne encéphalitique avec une perceuse. &lt;br /&gt;- Remplir mes stylos avec de l’arsenic.&lt;br /&gt;- Lui composer un frère et les laisser s’entredévorer.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur la feuille, les phrases dévorant la gamme formaient un étrange palimpseste. Je me suis recalé dans ma chaise, considérant mes options. Indifférent, mon tourment qui ne savait pas lire, rongeait ma guitare.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce matin, j’avais promis à Vincent de passer au studio. J’ai coiffé une casquette pour cacher mes yeux rougis par l’insomnie et j’ai glissé mon tourment sous mon bras. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est au tournant du métro que l’idée m’est venue. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Blotti contre un mur avec son harmonica, un clochard poussait quelques notes asthmatiques dans l’air froid. Une tuque posée devant lui implorait d’être nourrie. En passant devant lui, j’ai glissé ma partition dans la geule de la tuque. Le clochard s’est penché, a observé la créature blottie dans les mailles du tricot et m’a remercié d’un signe du menton où le frimas poussait entre les poils de sa barbe. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je me suis éloigné en savourant le silence amorti par la neige.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;On retrouvera le clochard demain matin. Mort. Dévoré par le froid ou la misère, naturellement.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-8247053663135294372?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/8247053663135294372/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/01/rengaine.html#comment-form' title='2 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8247053663135294372'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8247053663135294372'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/01/rengaine.html' title='Rengaine'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>2</thr:total><georss:featurename>Sherbrooke, QC, Canada</georss:featurename><georss:point>45.4004791 -71.8837355</georss:point><georss:box>45.3587981 -71.948354 45.442160099999995 -71.819117</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-3747065402702410150</id><published>2012-01-03T09:29:00.000-08:00</published><updated>2012-01-03T09:30:37.041-08:00</updated><title type='text'>Fissures</title><content type='html'>&lt;b style="font-family: &amp;quot;Courier New&amp;quot;,Courier,monospace;"&gt;&lt;span style="color: black;"&gt;Fissures&lt;/span&gt;&lt;/b&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;She said "How you gonna like 'em, over medium or scrambled?",&lt;br /&gt;You say "Anyway's the only way", be careful not to gamble&lt;br /&gt;On a guy with a suitcase and a ticket getting out of here&lt;br /&gt;It's a tired bus station and an old pair of shoes&lt;br /&gt;This ain't nothing but an invitation to the blues&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;-&lt;/i&gt;Tom Waits &lt;i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;b style="font-family: &amp;quot;Courier New&amp;quot;,Courier,monospace;"&gt;N&lt;/b&gt;ous voici. Salem et moi, moi et ton père. Assis dans l’herbe à attendre le train à l’ombre des avions qui traversent le ciel. Salem a glissé son blouson de cuir sous ses fesses et nous faisons une partie d’échec pour tuer le temps. Dans quelques heures, nous quitterons cette ville pour de bon. D’entre ses dents jaunies et sa cigarette, Salem siffle Cat’s in the cradle. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il avait arrêté de fumer à ta naissance, tu sais. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Toi et moi, en train de prendre froid au parc. Tu ne voulais pas jouer avec les autres enfants. Ceux qui te lançaient sans cesse des noms. Nous nous étions assis au sommet de la glissoire pour compter les avions. Tu savais à peine compter jusqu’à dix. La peau écorchée de tes genoux était verdie par l’herbe. Tu avais le regard sombre de ton père.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’avance mon fou sur l’échiquier. Salem mâche sa cigarette. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il avait arrêté pour te laisser naître en respirant pour de bon. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ton père ne craint plus les cancers. Nos coeurs ne sont plus que cancer sous une peau rapiécée, de toute façon.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un train gronde.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le jour tire à sa fin. Nous avons froid dans nos foulards. Face au crépuscule, loin du regard des idiots, je peux oublier quelques instants les chiens décharnés et les rapaces qui hantent les chansons de Salem. Il se lève et dit qu’il va chercher du café à la gare.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’était un matin d’automne, tu t’étais cassé la dent contre le banc du parc. Il avait plu la veille et le bois était encore humide. Tes souliers avaient glissé. Il y avait du sang partout. Tu pleurais. Pour te consoler, nous avions fait l’école buissonnière, puis nous étions allés acheter une citrouille à l’épicerie. Avec le gros feutre noir, je lui avais dessiné la plus vulgaire des grimaces, histoire de faire peur aux gamins du quartier que tu détestais tant. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soir d’Halloween, nous nous étions moqués des pleurs des petits enfants et des protestations de leurs mères alors que Salem, occupé à esquisser ses squelettes, roulait les yeux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Salem souffle sur mon café, dit que je n’aurai pas de problème à me trouver du boulot dans une autre université. Je baisse les yeux sur le jeu, évitant son regard comme on évite les barils d’un fusil de chasse. Il ajuste son foulard et joue sa reine.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À ton enterrement, j’avais mis ma robe orange, ta préférée, avec mes talons rouges. J’avais la dégaine d’une lune d’automne, histoire de me faire détester des vautours banlieusards qui auraient voulu me voir tout en noir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Tu avais demandé à Salem pourquoi on ne pouvait pas adopter de chat. Ton père avait caressé tes cheveux, t’avais appelé son petit loup-garou, t’avais raconté comment les chats, la nuit venue, rampaient dans le lit des enfants endormis pour dérober leur souffle. Tu avais fait des cauchemars pendants trois semaines. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai capturé la reine de Salem. Il me dégaine un sourire de tigre indien, l’avale en une gorgée de café tiède, puis détourne les yeux vers le crépuscule. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je voudrais qu’il me sourie encore, histoire de faire un doigt d’honneur aux ruminants que nous avons laissés derrière nous. Son regard humide me ramène au couvercle poli de ton petit cercueil. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous regardons un chat noir déambuler sur les rails du chemin de fer, son corps ondulant sous les derniers rayons du soleil. J’entends le train siffler. Je serre les mains contre mon gobelet. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Salem a mis du lait d’amande dans mon café, comme il le faisait tous les matins, lorsque nous étions jeunes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;«&amp;nbsp;Tu crois que nous serons heureux, là-bas?&amp;nbsp;» Une voix rauque perce le silence. C’est la mienne.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Salem baisse les yeux. De son sérieux de gitan, il agite le marc au fond de son gobelet, s’arrête et observe. Puis, il relève la tête. Son regard noir filtre le ciel. De la poche de son blouson, il tire un flacon argenté et allonge son café avec du bourbon.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;b style="font-family: &amp;quot;Courier New&amp;quot;,Courier,monospace;"&gt;L&lt;/b&gt;e train sera en retard.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Perché sur la muraille, ma silhouette se dresse comme un corbeau contre le soleil qui se meurt. Je n’ai qu’un chandail de laine humide pour chasser le froid qui tenaille ma patience. À ma droite, un chat noir fait sa toilette sur les rails du chemin de fer, prêt à risquer une vie contre un moment d’insouciance. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mon chat n’a pas eu la même chance. Il est mort un dimanche matin. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’était arrivé alors que le chien du voisin en eut assez de se faire les dents sur ses os de cuirs. C’est mon père qui avait retrouvé son cadavre un peu plus tard, la tête tournée vers l’aube, les yeux vitreux et la langue arrachée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mon père m’avait traîné tout au fond du jardin, disant que si j’aimais tant ces bouquins où tout le monde crevait à la fin, je n’avais qu’à lui creuser une tombe, moi. C’était mon chat, après tout. Avec l’air grave d’un croque-mort, il m’avait tendu une pelle rouillée. J’avais regardé ce qui restait de son ventre ouvert, les entrailles pâles, les pattes rigides, puis j’avais jeté la pelle. Je m’étais précipité derrière l’érable pour dégueuler mon déjeuner. Mon père avait rigolé, m’avait dit que les garçons qui passaient leur temps à lire ne seraient jamais bons à rien. Je m’étais essuyé la bouche. Il avait ramassé la pelle et avait commencé à creuser un trou en sifflant.&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les prophètes n’ont pas leur place dans la bonne société. C’est pourquoi j’ai rangé toute ma vie dans un sac, que j’ai séché les cours du lundi et que je me tiens perché sur cette à muraille à renifler le soir, à l’affût d’une chute dans la pression atmosphérique, de l’odeur de la pluie, du parfum des feuilles mortes... N’importe quel signe qui me mettrait sur la piste de ma nouvelle vie. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le train sera en retard.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans l’herbe, un couple est assis. L’homme souffle sur le café de la femme. La fumée glisse sous ses lèvres et lance des signaux de détresse au ciel. Un frisson m’enlace les os.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les nomades n’ont pas leur place dans la bonne société. C’est ce que m’avait dit mon père à ma première fugue. Il m’avait fauché au creux d’une ravine, à quelques kilomètres de la maison. Je m’étais endormi, un bouquin de Baudelaire sur les yeux pour me couper du monde. Il m’avait tiré dans la voiture par la manche. M’avait demander qu’est-ce qui me traînait dans la tête. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pas grand-chose, papa, quelques extraits de romans, trois ou quatre araignées, des poèmes d’amour avortés pour quelques filles, pas d’amis. Rien à laisser derrière moi, si ce n’est que le corps du chat qui doit se décomposer à l’heure qu’il est. &lt;br /&gt;Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme/Ce beau matin d’été si doux: Au détour d’un sentir une charogne infâme, sur un lit semé de... quelque chose, quelque chose, comment va la suite?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Avant, ma vie me tenait en otage. Je rampais contre les murs de l’école à la maison, de la maison à la bibliothèque. Je passais mes nuits, la fenêtre de ma chambre bien scellée, à effeuiller quelques bouquins sous les couvertures, éclairé par la lumière de mon cellulaire parce que mon père ne voulait pas me voir lire si tard. J’étouffais.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Perché sur ma muraille, je peux lire la face au grand air. J’observe la mine creusée de ceux qui, comme moi, on prit un aller simple vers le hasard. Se tenir devant la carte de la gare, fermer les yeux et poser le doigt sur sa prochaine destination. Je plonge ma main dans la poche de mon jeans, serre mon billet dans mon poing.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La nuit s’étire comme un chat à l’horizon. Je sens le vent me ronger les os. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai le temps de finir mon roman.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le train sera en retard.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;b style="font-family: &amp;quot;Courier New&amp;quot;,Courier,monospace;"&gt;I&lt;/b&gt;l a passé la fontaine, y a jeté quelques sous, priant au ciel d’aveugler sa mémoire. Dans un soupir, il a poussé la porte du café de la gare.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il a commandé un thé noir pour noyer son sourire froissé, s’est assis tout au fond, près de la fenêtre. Alors que les nomades défilent, à la radio s’éternise une chanson qui lui rappelle son passé. Sunday is gloomy, my hours are slumberless. Dearest the shadows I live with are numberless. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il se dit qu’il est triste le jour où l’on se réveille et que toutes les chansons d’amour ont des relents funèbres.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Plus jeune, il avait traversé mers et montagnes avant de finir ici. Il avait abandonné là-bas tous ses après-midi passés à pique-niquer dans le cimetière avec elle. L’herbe qui piquait leurs jambes nues et les fourmis qu’il fallait chasser avec les pieds entre deux coupes de vin.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il avait espéré que le vent du nord soufflerait ses derniers souvenirs, chasserait la douleur qui lui pinçait les nerfs au milieu de la nuit. Puis il avait échoué ici, perdant sa vie à jouer du piano pour meubler les heures mortes aux creux des bistros, assommant à coup de whisky les grands orchestres et les souliers de cuir bien cirés qu’elle avait rêvé pour lui.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il s’était juré de ne pas rester ici. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les trains vont et viennent, entraînent les gens à l’orée des précipices du monde alors que lui, épave rouillée, reste ici à boire son thé et à lire son horoscope dans des journaux recueillis aux coins des tables. Pour lui, l’horizon s’arrête là-bas, aux pieds de cette tombe où il a laissé flétrir deux roses jaunes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le jour agonise.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Perché sur le muret, il y a un garçon qui lit un roman, les cheveux en tempête, attendant sans doute le prochain train pour le nord. Il a le vent de son côté, la jeunesse porte son pas.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lui vit entre quatre murs, une fenêtre qui donne sur la lessive de sa voisine qui pend dans l’air froid. Il passe ses nuits enfermé chez lui à jouer des airs de Chopin à son ombre, rongé par l’ennui, dévoré par sa mémoire.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Par la fenêtre du café, il peut voir un chat de gouttière se faufiler entre les rails. L’oreille dressée, il attend que le train arrive. Les passagers s’engloutiront dans le ventre chaud des wagons et lui restera ici à croupir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nulle part, où aller. Les chemins de fer lui sont indigestes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il avale ce qui reste de sa tasse et quitte le café. Il se fraye un chemin entre les nomades, descend du quai et enjambe les rails. L’oeil inquiet, le chat observe sa figure se fondre dans la ville.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il rentre chez lui avec le crépuscule, jouer une partie de roulette russe. Six balles dans le barillet, parce qu’il n’a jamais eu beaucoup de chance.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;b&gt;&lt;span style="font-family: &amp;quot;Courier New&amp;quot;,Courier,monospace;"&gt;I&lt;/span&gt;&lt;/b&gt;ls ne me le pardonneront pas si facilement.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vous connaissez déjà l’histoire, mais la voici qui revient comme cette rengaine qui hante tous vos romans d’amour, qui gâche vos rêves et vous retourne dans vos insomnies.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il s’était réveillé en soupirant un nom qui n’était pas le mien. J’étais partie en claquant la porte, emportant au passage son manteau, ses cigarettes et son portefeuille.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Rien à ajouter.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La gare est trop calme. Je peux les entendre s’aiguiser la langue sur mes fautes et acérer leurs canines pour déchirer les muscles coriaces de mon coeur qu’il a oublié sur la cuisinière. Ils vont me griller, me damner sans vouloir entendre ma déposition. Je les vois assis dans la cuisine à laper un mauvais vin rouge, à déchiqueter le pain, à lécher les stigmates qui ont germé sur son corps à cause de mon départ. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ma seule faute, c’est d’avoir fréquenté un homme qui n’avait pas de voiture. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La gare est glaciale. Je suis descendue sur le quai pour griller son paquet de cigarettes. Un matou se dandine sur les rails, renifle l’odeur des feuilles mortes qui croupissent dans les ornières. D’une chiquenaude, je lui jette mon mégot brûlant. Il ne m’accorde même pas un regard. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ils iront au salon prendre un digestif et disséquer ce qui reste de moi. Inventer des histoires. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Trace d’after-shave flânant sur une blouse, un cliché véniel. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce soir, la lumière rose du soleil couchant caressera ce qui reste de moi, de ce qu’ils auront épargné, traînant, éviscéré sur la table du salon. Ding dong, the witch is dead, qu’on se le tienne pour dit. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le train est en retard et les anonymes s’ébrouent, frappent leurs pieds sur le quai, claquent leurs mâchoires, étirent leurs échines cassées par le poids des valises. Un homme passe devant moi, me bouscule presque, engouffre le vent d’octobre dans son manteau gris et traverse les rails. Le matou le surveille sans broncher.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Moi je reste là, sans valises, dans un manteau trop grand, prête à filer à l’anglaise dans le premier train pour le nord, le temps d’oublier ton nom. Je m’enrôlerai dans les Légions étrangères, cultiverai des salades, traverserai le pays dans une voiture volée, qu’est-ce que j’en sais?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je quitte la ville avec le denier jour d’octobre pendant qu’ils resteront là à roupiller, balonés par trop d’histoires vaporeuses. Ce qui reste de moi, ils le jetteront aux chiens errants de la ville. Je tromperai le vent pour qu’ils ne flairent pas mon odeur. &lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;b&gt;&lt;span style="font-family: &amp;quot;Courier New&amp;quot;,Courier,monospace;"&gt;J&lt;/span&gt;&lt;/b&gt;adis, au lieu de la gare qui se tient ici se trouvait un sanctuaire honorant les pauvres âmes qui avaient péri pendant la construction du chemin de fer. Victimes de la modernité, ils n’y avaient maintenant plus que les croix de St-André pour se souvenir de leur passage dans le nord. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ces âmes taraudées par les engelures reposent à présent sous le quai, piétinées sans répit par les bottes des anonymes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est au beau milieu de cette faune qu’avait grandi le chat. Né avec le coeur incertain d’un oisillon et la robe funèbre d’un corbeau, on l’avait abandonné contre le sein glacé du quai, espérant que les âmes y verraient une offrande, une prière pour apaiser les frimas de novembre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pourtant, le chat avait survécu à treize hivers. Les habitués de la gare racontaient entre deux trains qu’un vagabond l’avait recueilli, une nuit de décembre, pour lui recoudre le coeur.&amp;nbsp; À présent, la bête veillait sur la gare comme un cerbère, guettant les anonymes qui martelaient son quai. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le chat avait vu une dizaine de suicides, une centaine de coeurs rompus et des milliers de visages malingres, corrodés par la fatigue. Toute sa vie, on lui avait donné des coups de botte dans les fesses, des caresses attendries sur la tête et des restes de sandwichs rassis. Ses vieux os s’étaient armés de la raideur des rails qu’il hantait au coucher du soleil.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce soir, le chat peut sentir l’hiver poindre derrière les ultimes flambées d’octobre. Il patrouille le chemin de fer, défie les nomades du regard, évite le mégot encore brûlant qu’on lui jette à la tête. Dans l’herbe, loin du quai, un couple se réchauffe les mains autour d’un gobelet de café. Sur le muret, un garçon pose son livre sur ses genoux, laisse la pénombre avaler ce qui reste des mots.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Jadis, les marins anglais emportaient des chats sur leurs navires pour guider leur chance. Mais les chats de gare n’annoncent que le retard des trains qui semblent s’éterniser ailleurs, minant la patience famélique des anonymes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le chat se penche pour boire l’eau qui croupit entre les rails. Dans un claquement de semelles, un homme transgresse le chemin de fer. Sa silhouette se dissout aussitôt dans l’horizon. Le chat peut voir le crépuscule s’emparer de son âme. Il secoue la tête pour chasser le vent qui traverse sa fourrure à contre-poil. Le sol tremble, mais son coeur bat encore, paisible aux creux de sa poitrine.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au coucher du soleil, octobre s’inclinera pour laisser novembre arriver en gare.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Transi, le chat se roule en boule sous un banc solitaire au-dessus duquel, sur le mur gris, un anonyme, sans doute lassé par l’attente, avait décidé de s’exercer à cette poésie qu’inspirent le froid et les bottes humides:&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Voyageur, &lt;br /&gt;Incline la tête, &lt;br /&gt;réprime tes plaintes &lt;br /&gt;et ravale tes frissons;&lt;br /&gt;Juillet qui t’a vu naître&lt;br /&gt;s’est perdu au détour d’une gare.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-3747065402702410150?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/3747065402702410150/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/01/fissures.html#comment-form' title='1 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/3747065402702410150'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/3747065402702410150'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2012/01/fissures.html' title='Fissures'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>1</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-5802971024187475779</id><published>2011-10-20T19:36:00.000-07:00</published><updated>2011-10-21T06:35:05.650-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='fragment'/><title type='text'>Fissures-2</title><content type='html'>&lt;i&gt;Wait a while all I need is a friend&lt;br /&gt;Come on stay a while won't you please understand&lt;br /&gt;- Mad Caddies&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ici, nous sommes enfin seuls. &lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Perché sur la muraille comme une corneille, je n’ai qu’un chandail de laine encore humide de la brume de ce matin pour chasser le froid de l’automne. Je fais sécher mes souliers contre quelques ultimes rayons déliquescents se fondant dans le crépuscule. À ma droite, un chat noir fait sa toilette sur les rails du chemin de fer, prêt à échanger une vie contre un moment d’insouciance. Notre chat n’a pas eu la même chance. Il est mort un dimanche très tôt le matin, alors que le chien du voisin en eut assez de se faire les dents sur ses os de cuirs. C’est mon père qui l’a retrouvé un peu plus tard, son cadavre tourné vers le soleil levant, les yeux vitreux et la langue arrachée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il m’avait traîné tout au fond du jardin, il n’était pas encore neuf heures. Grognant que si j’aimais tant ces bouquins où tout le monde crevait à la fin, je n’avais qu’à lui creuser une tombe, moi. C’était mon chat, après tout. J’avais regardé sa fourrure grise, tâchée par les feuilles mortes- était-ce du sang? Les dimanches matins ont cette manie de vous embrouiller l’esprit-gisant dans l’herbe humide. Mon père, l’air grave d’un croque-mort, m’avait tendu une pelle. J’avais regardé Otto-mon chat-le ventre ouvert, les entrailles fumantes, les pattes rigides, puis j’avais jeté la pelle. Je m’étais précipité derrière l’érable pour dégueuler mon déjeuner. Mon père avait ricané, m’avait dit que les garçons qui passaient leur temps à lire ne seraient jamais bons à rien. Je m’étais essuyé la bouche. Il avait ramassé la pelle et avait commencé à creuser un trou en sifflant.&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les prophètes n’ont pas leur place dans la bonne société. C’est pourquoi j’ai rangé toute ma vie dans mon sac, que j’ai séché les cours du lundi et que je me tiens perché sur cette à muraille à renifler l’air du soir, à l’affût d’une chute dans la pression atmosphérique, de l’odeur de la pluie, du parfum des feuilles mortes, n’importe quel signe qui me mettrait sur la piste de ma nouvelle vie. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le bus sera en retard.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’observe le couple assis dans l’herbe. L’homme, les cheveux noirs dissimulés par une casquette en tweed, souffle sur le café de la femme. La fumée de sa cigarette lance des signaux de détresse au ciel. Pelotonné dans mon tricot humide, je frissonne.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ici, nous&amp;nbsp; sommes enfin personne. Qu’une bande d’anonymes en rang pour le jugement dernier. Perché sur mon mur, je peux guetter l’arriver du bus, jument apocalyptique qui nous amènera vers le lieu prochain de notre repos. Nous quitterons cette ville sous les regards indifférents de ceux qui y ont fait leur nid.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les nomades n’ont pas leur place dans la bonne société. C’est ce que m’avait dit mon père à ma première fugue. Il m’avait fauché alors que je dormais au creux d’une ravine, à quelques kilomètres de la maison. Je m’étais endormi, un roman de Flaubert sur les yeux pour me couper du monde. Il m’avait tiré dans la voiture par la manche. M’avait demander qu’est-ce qui me traînait dans la tête. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pas grand chose, papa, quelques incipits de romans, trois ou quatre araignées, des poèmes d’amour avortés pour quelques filles, pas d’amis. Rien à laisser derrière moi, si ce n’est que le cadavre d’Otto qui doit être occupé à se décomposer à l’heure qu’il est. &lt;i&gt;Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme/Ce beau matin d’été si doux: Au détour d’un sentier une charogne infâme, sur un lit semé de&lt;/i&gt;... quelque chose, quelque chose, comment va la suite?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Avant, ma vie me tenait en otage. Je rampais contre les murs de l’école à la maison à la bibliothèque sans jamais voir le ciel. Je passais mes nuits, la fenêtre de ma chambre bien fermée, à effeuiller quelque bouquin sous les couvertures à la lumière de mon cellulaire parce que mon père ne voulait pas me voir lire si tard. J’étouffais.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur ma muraille, je peux lire la face au grand air, observant la société de la gare déambuler à mes pieds. Je peux voir la mine creusée de ceux qui, comme moi, on prit un aller simple au hasard. Se tenant devant la carte de la gare, ils ont fermé les yeux et posé le doigt sur leur prochaine destination. Je plonge ma main dans la poche de mon jeans, serre mon billet dans mon poing.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au loin, un train siffle. Sur les rails, le chat noir dresse les oreilles. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le crépuscule étire ses couleurs automnales dans le ciel. Je sens le vent me ronger les os. Le bus sera en retard. J’ai le temps de finir mon roman.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-5802971024187475779?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/5802971024187475779/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/10/fissures-2.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/5802971024187475779'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/5802971024187475779'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/10/fissures-2.html' title='Fissures-2'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total><georss:featurename>Sherbrooke, QC, Canada</georss:featurename><georss:point>45.4004791 -71.8837355</georss:point><georss:box>45.3587981 -71.948354 45.442160099999995 -71.819117</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-5386367963641720459</id><published>2011-10-06T17:21:00.000-07:00</published><updated>2011-10-12T16:42:57.939-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='fragment'/><title type='text'>Fissures-1</title><content type='html'>&lt;i&gt;&amp;nbsp;&lt;/i&gt;Aller, un peu d'ambiance, quoi: http://www.youtube.com/watch?v=VQVfKS7ukiE&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;I see people turn their heads and quickly look away&lt;br /&gt;Like a new born baby it just happens ev'ry day&lt;br /&gt;- The Rolling Stones&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous voici. Moi et Salem, assis dans l’herbe à attendre le bus à l’ombre des avions qui traversent le ciel. Salem a glissé son blouson de cuir sous ses fesses et nous faisons une partie d’échec pour tuer le temps. Dans quelques heures, nous quitterons cette ville pour de bon. D’entre ses dents jaunies et de sa cigarette, Salem siffle &lt;i&gt;Cat’s in the cradle&lt;/i&gt;. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il avait arrêté de fumer à ta naissance, tu sais. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Toi et moi prenant froid au parc. Tu ne voulais pas jouer avec les autres enfants. Ceux qui te lançaient sans cesse des noms. Nous nous étions couchés dans l’herbe humide pour compter les avions. Tu savais à peine compter jusqu’à dix. La peau écorchée de tes genoux était verdie par l’herbe. Ton regard noir d’enfant-loup qui scrutait le ciel était celui de ton père. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’avance mon fou sur l’échiquier. Salem mâche sa cigarette. Il avait arrêté pour te laisser naître en respirant pour de bon. Ton père ne craint plus les cancers. Nos coeurs ne sont plus que cancer sous une peau rapiécée, de toute façon. Son silence blotti dans les mailles de son foulard, il réfléchit. Un train gronde. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le ciel se couche tranquillement sur ce jour d’octobre. Je frissonne dans mon chandail. Face au crépuscule, loin du regard des idiots, je peux oublier quelques instants les chiens décharnés et les rapaces qui hantent les vers de Salem. Il se lève et marmonne qu’il va chercher du café à la gare.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’était un matin d’octobre que tu t’étais cassé la dent contre le banc du parc. Il avait plu la vieille et le bois était encore humide. Tes souliers avaient glissé. Il y avait du sang partout. Tu pleurais. Pour te consoler, nous avions fait l’école buissonnière, puis nous étions allés acheter une citrouille à l’épicerie. Avec le gros feutre noir, je lui avais dessiné la plus vulgaire des grimace, histoire de faire peurs aux gamins du quartier que tu détestais tant. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soir d’Halloween, nous avions ricané des pleurs des petits enfants et des protestations de leurs soccer moms alors que Salem, occupé à esquisser ses squelettes, roulait les yeux, un sourire félin au coin des yeux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Salem souffle sur mon café, marmonne que je n’aurai pas de problème à me trouver du boulot dans une autre université. Je baisse les yeux sur mon roman, évitant son regard comme on évite les barils d’un fusil de chasse. Il ajuste son foulard et joue sa reine.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À ton enterrement, j’avais mis ma robe orange, ta préférée, avec mes talons rouges. J’avais la dégaine d’une lune d’automne, histoire de me faire détester des vautours banlieusards qui auraient voulu me voir tout en noir, tel l’excipit d’un roman russe. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Tu avais demandé à Salem pourquoi on ne pouvait pas adopter de chat. Ton père avait caressé tes cheveux, t’avait appelé son petit loup-garou, t’avais raconter comment les chats, la nuit venue, rampaient dans le lit des enfants endormis pour dérober leur souffle. Tu avais fait des cauchemars pendants trois semaines. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai capturé la reine de Salem. Il me dégaine un sourire de tigre indien, l'avale en une gorgée de café équatorial, puis détourne les yeux vers le crépuscule.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je voudrais qu’il me sourît encore, histoire de faire un doigt d’honneur aux herbivores, aux ruminants que nous avons laissés derrière nous. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous regardons un chat noir se faufiler entre les railles du chemin fer, son corps ondulant sous les rayons du soleil agonisant. J’entends un train siffler. Je serre les mains contre mon gobelet. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Salem a mis du lait d’amandes dans mon café, comme il le faisait tous les matins, lorsque nous étions jeunes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;«Tu crois que nous serons heureux, là-bas?» Ma voix perce le silence. Salem baisse les yeux sur son café. De son sérieux de gitan, il agite le marc au fond de son gobelet, s’arrête et observe. Puis, il lève les yeux. Son regard noir filtre le ciel. De la poche de son blouson, il tire un flacon argenté et remet du bourbon dans son café.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-5386367963641720459?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/5386367963641720459/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/10/fissures-1.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/5386367963641720459'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/5386367963641720459'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/10/fissures-1.html' title='Fissures-1'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-711191425762117163</id><published>2011-09-08T16:22:00.000-07:00</published><updated>2011-09-08T16:29:11.753-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><title type='text'>Make it rain (esquisse)</title><content type='html'>&lt;i&gt;The world is not my home&lt;br /&gt;I'm just a passin thru&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;- Tom Waits&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque j’étais petite, on m’avait appris comment monter un herbier.&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Le processus était relativement simple&amp;nbsp;: il suffisait de glisser feuilles et fleurs entre les pages jaunies d’un gros volume, laissant ainsi au temps le loisir de capturer à jamais les couleurs d’une saison aussitôt oubliée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’était à cela que j’avais pensé, lorsqu’une vieille facture flétrie, signée comme ta main seule savait le faire, avait glissé d’entre les pages du livre que j’avais volé avant de quitter la maison. Tel un épisode proustien, cette scène, témoin des étés de notre enfance, refleurissait dans un soupir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je revoyais notre père, qui, penché sur la table de la cuisine, le regard éclairé par un crépuscule septembral, nous expliquait comment faire sécher une marguerite entre deux bouquins, pour qu’à jamais elle puisse être conservée, comme un roman inachevé. Le vieil herbier sentait la nature morte.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Coincée entre mon sac et la tiédeur des anonymes, je déclarais la saison des fleurs achevée. Par la fenêtre du terminus, on pouvait voir octobre et ses chiens décharnés balayer ce qui restait de feuilles mortes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En attendant l’autobus, j’avais reçu un texto de ma mère qui me priait de revenir à la maison, comme si c’était encore possible. Qu’on te bénisse, chère mère, mais trop de fois m’étais-je cassé les dents sur les pavés de la banlieue pour y rester une seconde de plus.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je n’étais plus qu’une survivante. Une nomade vivant avec quelques livres et des vêtements fourrés dans un sac trop petit pour me contenir, l’âme en patchwork et les mains réchauffées par un café acide. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mon train était en retard. Je gardais les yeux fixés sur la grosse horloge du terminus qui guettaient les passagers entre les brumes des heures mortes. Au fond de la salle, une vieille dame distribuait des pamphlets religieux, suppliant qui voulait bien lui prêter une oreille de ne pas fêter Halloween, de ne pas succomber au pouvoir séducteur du diable et de la mort.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’avais croisé mes doigts contre ma tasse de styromousse, baissant les yeux dans une prière silencieuse: «Comment vas-tu, ma mort, aurais-tu oublié mon visage? Je suis celle que tu as abandonnée vivante, avec un clou au fond du coeur.»&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;On m’avait reléguée à la vie et sacrifiée au temps qui passe. Les gens ont des noms pour ceux qui portent l’abîme au fond du regard. Ces mêmes gens qui me guettaient à travers les fenêtres sales de ma maison de banlieue. Qui baissaient la voix en passant devant notre porte, comme on passe à pas feutrés devant un salon funéraire.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Arrachée au monde qui dort les pieds bien enracinés, il ne me restait plus qu’à attendre mon train, les bottes humides et un livre volé à la main. J'ai laissé la facture glisser sur le sol, balayée par le souffle tiède des portes automatiques.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-711191425762117163?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/711191425762117163/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/09/make-it-rain-esquisse.html#comment-form' title='1 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/711191425762117163'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/711191425762117163'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/09/make-it-rain-esquisse.html' title='Make it rain (esquisse)'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>1</thr:total><georss:featurename>Sherbrooke, QC, Canada</georss:featurename><georss:point>45.4004791 -71.8837355</georss:point><georss:box>45.3587981 -71.948354 45.442160099999995 -71.819117</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-4695325065704916442</id><published>2011-08-17T13:24:00.001-07:00</published><updated>2011-08-17T13:32:32.858-07:00</updated><title type='text'>Le jardin (esquisse)</title><content type='html'>Pieds nus dans l’herbe folle, j’attends l’apocalypse.&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;J’ai planté mes orteils dans la terre encore fraîche. L’été blondit le ciel comme le soleil tes cheveux, il y a très longtemps. J’étais descendue au jardin pour cueillir la mélisse jaunie par la canicule, mais un roulement sinistre m’a retenue. Petite, on m’avait appris à anticiper le tumulte, le souffle suspendu entre chaque seconde séparant le grondement du ciel des éclairs violets. Pour l’instant, le calme est plat et je ne crains que les loups-garous qui rôdent près de la grille du jardin. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À la tombée de la nuit, le cadenas rongé par la rouille ne pourra retenir ces lycanthropes qui reniflent la mort sur mes mains. Je ne dors que le jour. Et alors que je sommeille au soleil, les succubes me soufflent d’étranges élégies à l’oreille, désireuses de se nourrir de mes larmes. Elles m’ont dévorée. Je ne suis plus que peau cancéreuse sur squelette érodé. Même mes mots n’arrivent plus à s’immiscer entre les hémistiches des chansons funéraires que fredonne mon voisinage cannibale.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mais viennent les chiens-loups enragés aux gosiers emboliques et les vampires en robe d’été. J’ai du sang de sorcières dans mes veines et encore une ou deux vies de chat à gaspiller. Hier, je suis allée au bord de l’océan voir les gitans et ils ont rapiécé mon coeur à l’aide d’un long fil d’argent. Il bat maintenant au rythme persistant de l’écume de la mer.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;J’ai accroché de l’ail séché à mes fenêtres et j’ai fait pousser de la sauge dans les racoins de mon jardin. Que cède la grille, je survivrai aux rapaces qui guettent mon désespoir. J’ai&amp;nbsp; un chapelet de mensonges dans ma poche et un fusil de chasse caché entre les pissenlits. Je ne suis plus la fillette qui plantait ses salades pieds nus dans la brume crépusculaire. La camarde m’a mordu les chevilles et son venin perfide coule dans mes veines bleues. C’est la mort elle-même qui m’a donné naissance un jour de juillet. C’est l’abîme qui s’est penché sur mon berceau et qui a noirci mes yeux bleus de nourrisson.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mais mes pieds ne prendront pas racine dans la terre qui veut m’avaler. Viennent le cyclone et les revenants de ma mélancolie, je n’aurai pas à attendre le passeur pour atteindre l’autre rive, celle où poussent encore les escargots et les radis. Hier, en raccommodant mon coeur, les gitans ont cousu des palmes entre la peau de mes orteils. &lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-4695325065704916442?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/4695325065704916442/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/le-jardin-esquisse.html#comment-form' title='2 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/4695325065704916442'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/4695325065704916442'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/le-jardin-esquisse.html' title='Le jardin (esquisse)'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>2</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-8887452950131849286</id><published>2011-08-16T19:07:00.000-07:00</published><updated>2011-08-17T06:05:40.969-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Rimbaud'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='poésie'/><title type='text'>Saisons (esquisse)</title><content type='html'>Poésie&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;- A.R.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai passé l’été à relire &lt;i&gt;Une saison en enfer&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;Les pieds trempés dans le crépuscule&lt;br /&gt;d’un septembre agonisant&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai égaré ma prose au tournant d’un été&lt;br /&gt;passé l’âme sur la corde à linge&lt;br /&gt;Comme un épouvantail sur la pelouse verte &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soleil se mire dans les toiles d’araignées&lt;br /&gt;pendues aux lucarnes de ma maison&lt;br /&gt;Et les vitres sales sont des linceuls&lt;br /&gt;d’où l’on voit les vivants soupirer&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le thé chaud et les parties d’échec,&lt;br /&gt;nos rires blottis dans des foulards;&lt;br /&gt;Tant d'antidotes promis aux pluies septembrales&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je redoute l’automne comme un incendie&lt;br /&gt;Rien à ajouter&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je ne lis pas pour passer le temps&lt;br /&gt;Mais pour abattre les mornes soliloques des veilleurs&lt;br /&gt;Guettant l’hiver comme un cancer&lt;br /&gt;dans nos os mortels&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bientôt Noël et le chant des anges&lt;br /&gt;Qui s’estompe dans les yeux voilés&lt;br /&gt;De ceux qui ont un jour eu le coeur brisé&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je veux passer l’hiver allongée dans la neige&lt;br /&gt;Engourdir mes dernières pensées&lt;br /&gt;Regarder les étoiles comme autant de crépuscules&lt;br /&gt;Dans un ciel muet&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Et les vieux os boiront Noël au goulot d’une séculaire bouteille de vin&lt;br /&gt;Attendant la mort&lt;br /&gt;Comme d’autre le journal, un lundi matin&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le printemps est un idiot qui revient toujours sur lui-même&lt;br /&gt;La beauté amère de Rimbaud&lt;br /&gt;Nous mettrons feu aux bourgeons de cette saison insensée&lt;br /&gt;Trop encensée par les poètes&lt;br /&gt;D’un temps où les saisons se levaient&lt;br /&gt;Comme les dieux que nous avons abattus&lt;br /&gt;Pour alimenter le feu dans l’âtre&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L'hiver, il faut bien se garder au chaud.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-8887452950131849286?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/8887452950131849286/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/saisons-esquisse.html#comment-form' title='2 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8887452950131849286'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8887452950131849286'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/saisons-esquisse.html' title='Saisons (esquisse)'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>2</thr:total><georss:featurename>Quebec, Canada</georss:featurename><georss:point>52.9399159 -73.5491361</georss:point><georss:box>44.135168900000004 -84.8861301 61.7446629 -62.212142099999994</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-1435111566432420590</id><published>2011-08-12T21:21:00.000-07:00</published><updated>2011-08-12T21:21:30.079-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='citation'/><title type='text'>Toska</title><content type='html'> “&lt;em&gt;No single word in English renders all the shades of toska. At its  deepest and most painful, it is a sensation of great spiritual anguish,  often without any specific cause. At less morbid levels it is a dull  ache of the soul, a longing with nothing to long for, a sick pining, a  vague restlessness, mental throes, yearning. In particular cases it may  be the desire for somebody of something specific, nostalgia,  love-sickness. At the lowest level it grades into ennui, boredom.&lt;/em&gt;”&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- V. Nabokov &lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-1435111566432420590?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/1435111566432420590/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/toska.html#comment-form' title='1 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/1435111566432420590'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/1435111566432420590'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/toska.html' title='Toska'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>1</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-7185767269664911275</id><published>2011-08-12T09:33:00.000-07:00</published><updated>2011-08-15T08:45:46.888-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='poésie'/><title type='text'>Rasoir</title><content type='html'>Poésie&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Assise sur le porche,&lt;br /&gt;j’ai le rasoir d’Ockham à fleur de peau &lt;br /&gt;Mon nom est Hannah&lt;br /&gt;Sans paraphraser Melville&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Voyez-moi; &lt;br /&gt;À me noyer dans la mer morte&lt;br /&gt;qu’on m’a donné à boire comme l’impossible&lt;br /&gt;Et les cris des sirènes échouées sur le béton&lt;br /&gt;Se heurtent au silence si durement gagné&lt;br /&gt;Ma mâcheoire fracturée est mon oliphant,&lt;br /&gt;mon regard a la clarté du ciel filtré par les yeux du condamné&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Voyez-moi;&lt;br /&gt;Assise sur le porche&lt;br /&gt;Mes doigts caressent le bois qu’il faudra prendre pour me crucifier&lt;br /&gt;Un bois qui ne vaut pas les clous rouillés pour me crucifier&lt;br /&gt;Comment apprendre à aimer ce qui demeure&lt;br /&gt;Sans le suspendre au soleil pour lui gercer les os&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Voyez-moi;&lt;br /&gt;Assise sur le porche&lt;br /&gt;Vous regardez le bois que carressent mes doigts&lt;br /&gt;Pour mieux fuir mon regard visqueux&lt;br /&gt;C’est moi qui porte mon nom comme une ombre&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Voyez-moi;&lt;br /&gt;Viendra le moment où mes yeux rencontreront les vôtres&lt;br /&gt;Comme le fond du baril d’un pistolet russe&lt;br /&gt;Six balles comme deux impasses &lt;br /&gt;Mon nom est Octobre&lt;br /&gt;Sans paraphraser Baudelaire&lt;br /&gt;Mes os blanchis au soleil&lt;br /&gt;Comme héritage de nos automnes&lt;br /&gt;Qui succèdent aux mornes étés&lt;br /&gt;Ceux que vous avez désossés à l’aide du couteau de pêche de mon père&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Voyez-moi;&lt;br /&gt;Je suis descendue au jardin&lt;br /&gt;Comme la mauvaise herbe qui fleurit&lt;br /&gt;Où vous avez enterrés les chats morts de vos amours&lt;br /&gt;C’est le fusil de chasse de mon père qui s’y repose&lt;br /&gt;Succubes de nos banlieues,&lt;br /&gt;mes larmes sont l’antidote à la cigue qui vous brûles les veines&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Voyez-moi;&lt;br /&gt;Mon regard creux comme le canon d’un fusil de chasse&lt;br /&gt;Que vous dévisagerez&lt;br /&gt;L’âme fuyante comme les crapauds&lt;br /&gt;Des étangs où vous avez laisser croupir l’été&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Voyez-moi;&lt;br /&gt;Oui monsieur,&lt;br /&gt;Mon nom est personne&lt;br /&gt;Sans paraphraser personne&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-7185767269664911275?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/7185767269664911275/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/rasoir.html#comment-form' title='2 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/7185767269664911275'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/7185767269664911275'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/rasoir.html' title='Rasoir'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>2</thr:total><georss:featurename>Quebec, Canada</georss:featurename><georss:point>52.9399159 -73.5491361</georss:point><georss:box>44.135168900000004 -84.8861301 61.7446629 -62.212142099999994</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-7465898430358517970</id><published>2011-08-04T10:37:00.000-07:00</published><updated>2011-08-04T10:39:05.877-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='fragment'/><title type='text'>Fragment</title><content type='html'>&lt;i&gt;"I hated everyone" said the sun&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;- J.J&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce matin, je me suis réveillé de bonne heure, l’âme encore toute tordue et le regard rouillé. Lorsqu’on se réveille sans avoir vraiment dormis, le silence bourdonne toujours un peu plus fort. On pouvait même entendre la Vieille Fille ronfler sous le soleil jaune. Je suis descendu à la cuisine mettre l’eau à bouillir. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Comme tous les matins, j’ai cherché le thé. Troisième armoire à gauche du réfrigérateur. L’humidité remplissait l’espace vide entre les boîtes de métal. La bouilloire a sifflé, la fumé s’est dissous dans la lumière matinale. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Si tu me voyais ce matin, papa, j’ignore ce que tu te dirais. Mais sûrement ferais-tu comme tu l’as toujours fait avant de lire une lettre. Tu irais toi aussi à la cuisine et pendant que les ombres des pins danseraient sur ton front, tu ferais chauffer du café. Tu lirais avec le poids des années sur les épaules, comme un spectre dans tes lunettes. Si tu n’y vois rien, ne t’en fais pas, tu connais déjà l’histoire, sans doute.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est le matin, un de ceux qui brille, qui nous donne envie d’aller déjeuner les pieds dans l’herbe. Il n’y a beaucoup d’herbe ici, tu sais, c’est un détail qu’il faut prendre de soin de noter; l’imagination est un petit lézard informe. Le sol est rocailleux, tiède sous mes sandales. La chaleur est confortable, mais c’est parce que c’est encore le matin. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Laure s’est improvisé une table à même un petit monticule rocheux. Une tasse de thé fume sur le sable orange. Elle potasse un livre, indifférente au soleil, le regard couvert par une vieille casquette de baseball. Elle porte une jupe et ses genoux rougis pointent au soleil. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Bonjour.&lt;br /&gt;- Bonjour...&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous avons échangé un regard. Elle a bu son Earl Grey, j’ai bu mon Ginseng. Les naufragés n’ont jamais beaucoup de choses à se dire. Voilà six jours que nous sommes coincés ici. Panne mécanique. Nos âmes en pâture à nos idées noires. Nous avons de l’eau, mais pas de nourriture. Pour oublier la faim, nous buvons du thé jusqu’à ce que les ulcères nous rongent l’estomac et que la douleur nous empêche de dormir. Pour manger, nous grillons des lézards.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce matin, je me demande à quoi tu penserais si je mourais. Je suis las du soleil; je peux déjà m’imaginer coucher sous une épitaphe humide où pousse la mousse verte. Mais nous ne mourrons pas ici. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lucien se repose sous l’aile de la Vieille Fille. Toute la nuit, il a trimé dans ses entrailles pour lui permettre de voler à nouveau. Pendant la journée, il fait trop chaud.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il ne reste plus qu’à regarder le temps ramper dans le sable. Son venin insidieux coule dans nos veines depuis le premier jour. Charlie vient nous rejoindre avec un jeu d’échec magnétique et un pot de darjeeling, de quoi faire fondre nos estomacs. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Jouons, dit-il.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Laure ferme son livre et me regarde. C’est moi qui commence. Charlie prend les blancs, je prends les noirs. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Si tu savais combien de soirées nos avons passé à jouer aux échecs, tous les trois. Mes meilleurs souvenirs fument dans une tasse de thé, posée entre quelques pions de plastique. Aujourd’hui, nous jouons seulement pour oublier le soleil. Charlie ouvre le jeu, puis s’allume une cigarette. Laure nous regarde sans parler. J’avance mon cavalier. Je me demande s’il faudrait aller réveiller les enfants qui dorment encore dans le ventre de la Fille. ll est encore tôt, la chaleur n’a pas encore monté dans l’appareil. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Hier, Perceval à trouver un petit oeuf bleu au pied d’un arbre flétri. Pour s’amuser, il l’a fait cuire sur un rocher. C’était plutôt drôle à regarder. J’aime mon enfant, mais parfois je le déteste parce qu’il a ta manière de sourire. Cette façon d’étirer les lèvres en laissant paraître deux ou trois dents. C’est un héritage plutôt laid à porter, mais sa mère, elle aussi, elle souriait mal. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les jeunes supportent mieux la chaleur que nous. Ils passent tous deux la journée sous le soleil s’en trop s’en faire pour leur peau qui rougit ou leurs lèvres lézardées.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- Échec dans trois tours, m’annonce Charlie en tirant sur sa cigarette.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’odeur du tabac est âcre dans l’air sec. Elle me rappelle l’époque où maman, fumant sa cigarette, me racontait tout ce que le temps guérissait. Il est toujours triste le jour où on comprend que nos parents nous ont toujours menti, mais que peut-on dire à des enfants ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Petits, nous croyions que le ciel s’étendait jusqu’à la mer, comme le font les rivières. Nous imaginions les poissons géants qui s’y baignaient, à l’ombre de nuages. Nous pouvions passer des heures à guetter l’ombre des avions, l’âme perdue dans un vertige horizontal. Les racines des arbres fendaient le sol pour mieux pousser vers le haut; l’espace bleuâtre où dort la tête des pins était suffisant pour nous faire sentir le fameux spleen de ceux qui marchent sur terre comme des albatros blessés. Les jours de grands vents, nous montions sur la colline, essayant de nous faire emporter comme de vieux sac de plastique. Nous pensions nous envoler jusqu’à la stratosphère pour faire exploser nos poumons.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce matin, je regarde le ciel et j’ai mal au coeur. Ce ciel qui crève les yeux, ses nuages comme un fantasme d’adolescent pendant que la Vieille Fille expire au soleil.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Laure et Charlie sont allés discuter sous l’aile de l’appareil. J’aimerais pouvoir voir le ciel comme eux; quelque chose qui n’a jamais respiré. Une simple autoroute où les ennuis voyagent en V comme des oies sauvages pour mieux percer le vent. Mais pour les enfants que les parents ont mis en pots à la naissance pour éviter que nos racines n’embrassent la terre fraîche, le ciel demeure synonyme d’une certaine liberté- surtout pour ceux qui, comme moi, sont nés en tombant par terre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque la Vieille Fille vole et que nous nous retrouvons coincés dans ses entrailles, la pression de l’atmosphère devient parfois insoutenable. Il faut apprendre à faire la paix entre nous, ignorer cette proximité étouffante qui a dû rendre plus d’un marin insomniaque.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;[...]&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-7465898430358517970?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/7465898430358517970/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/fragment.html#comment-form' title='1 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/7465898430358517970'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/7465898430358517970'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/fragment.html' title='Fragment'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>1</thr:total><georss:featurename>Quebec, Canada</georss:featurename><georss:point>52.9399159 -73.5491361</georss:point><georss:box>44.135168900000004 -84.8861301 61.7446629 -62.212142099999994</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-1106273479039685724</id><published>2011-08-04T10:32:00.000-07:00</published><updated>2011-08-04T10:32:15.244-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='michaux'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='poésie'/><title type='text'>En dormant</title><content type='html'>Poésie &lt;br /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Parfois lorsque je dors, c’est le monde qui se déchire dans un souffle. Ce sont les continents qui s’effritent sans faire de bruit. Sûrement pas les océans, pour rêver, il me faut des sols durs.&lt;br /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Puis, apparaissent les couleurs; la peinture, des chefs d’oeuvres mort-nés sous mes paupières, se frottant au rythme des heures mortes (ce sont celles qui viennent juste avant l’aurore rose).&lt;br /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Leurs présences flottent dans mes songes, ils se reposent, craignant le matin comme des étoiles aveugles. Puis, on gratte à la porte; c’est mon âme qui se réveille en sursaut.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-1106273479039685724?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/1106273479039685724/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/en-dormant.html#comment-form' title='1 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/1106273479039685724'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/1106273479039685724'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/en-dormant.html' title='En dormant'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>1</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-7109519018564624431</id><published>2011-08-03T17:40:00.000-07:00</published><updated>2011-08-03T17:40:27.391-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='citation'/><title type='text'>Toujours valide</title><content type='html'>Il n'y a pas de loi obligeant tous les romanciers à écrire comme Henry Miller ou Jean Genet.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;- H. Murakami&lt;br /&gt;&amp;nbsp;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-7109519018564624431?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/7109519018564624431/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/toujours-valide.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/7109519018564624431'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/7109519018564624431'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/toujours-valide.html' title='Toujours valide'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-6674527155615529219</id><published>2011-08-02T07:36:00.000-07:00</published><updated>2011-08-02T07:36:03.063-07:00</updated><title type='text'>Manouche</title><content type='html'>&lt;i&gt;I'll tell you all my secrets, but I lie about my past&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Tom Waits&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je l’ai revue un matin, agonisante, son corps reposant entre les feuilles mortes et le chiendent. &lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Son corps était tordu comme les os des vieux immortels. Son cadavre avait été négligemment jeté au milieu d’un parc, à la merci de la pluie et des voleurs de ferraille. Ce n’était même pas un beau parc, un minable coin de verdure jaunâtre coincé entre un dépanneur thaïlandais et une librairie porno. Le cœur un peu serré, je l’ai délicatement soulevée, elle ne pouvait même plus tenir toute seule. Sa peinture était tout écaillée. Le crissement de sa chaîne n’était qu’un long cri d’agonie. On aurait dit qu’elle me fixait, réclamant, telle une femme battue, ce qui me restait de clémence, depuis longtemps enfouie sous mes souvenirs jaunis et la cendre de mes cigarettes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je l’ai rencontré il y a très longtemps. Un petit coup du destin des plus anonymes, comme une jolie fille ignorée ou un enfant avorté dans les égouts d’une ville. J’imagine qu’il y avait un peu de soleil ce jour-là, car malgré son âge, à la lumière du jour, elle ressemblait à une jolie vierge effarouchée, offrant son siège de cuir au premier garçon de passage. Elle était rouge et toute scintillante. Une vieille Schwinn, le vendeur m’avait raconté qu’elle avait au moins trente ans. Il l’avait trouvé derrière un restaurant chinois, à raconter des histoires d’alpes françaises aux gros rats gris. Il était un peu candide et elle lui avait tout de suite plu. Il l’avait ramenée chez lui et l’avait tout retapé. Entre temps, il en avait trouvé une autre et il vendait celle-ci pour quelques sous. «&amp;nbsp;C’est une antiquité. Elle vaut peut-être un paquet&amp;nbsp;» m’avait-il avoué «&amp;nbsp;mais je te la laisse pour trente dollars.&amp;nbsp;» C’est ainsi que je ramenai mon premier amour chez moi. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À l’époque, j’habitais en haut de la septième, dans un vieil appartement que je partageais avec trois arsouilles. Ils se moquèrent tous d’elle. Deux d’entre eux roulaient déjà en moto, moi,&amp;nbsp; je n’avais encore les couilles d’en volé une. Ils la baptisèrent Manouche. Je lui fis un coin dans ma chambre. Pour s’amuser, mes colocataires avaient gravé Just get me to New Orleans and paint shadows on the pews à l’aide d’une vieille clef, sur son flanc. Comme par défi, jamais je ne tentai de recouvrir ces mots.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Manouche avait la fâcheuse habitude de dérailler lorsqu’elle traversait la rue. Maintes fois, nous avions failli nous retrouver écrasés sous les roues d’un taxi trop pressé. Néanmoins, elle m’était fidèle. À cheval sur sa selle, je volais aux devantures des magasins et m’enfuyais, plus rapide que le vent du nord. Ni chiens, ni vendeurs n’étaient assez rapides. Nous nous échappions toujours, riant bien fort, des pommes s’envolant du panier pour aller s’écraser sur le trottoir. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’étais un enfant à l’époque, encore un peu convaincu que le monde pouvait être bien. Les filles? J’avais essayé. Elles me faisaient encore peur. Manouche était mieux que tout le reste. Les soirs où la ville semblait tranquille, moi et Vladimir enfourchions nos vélos pour aller fumer, bien au chaud, sur les bancs d’une église vide. Sous le regard moribond de Jésus, nous nous racontions tout ce que les garçons peuvent se raconter. Les filles, l’argent, les rêves, la musique et la ville. Violant le silence sacré de nos jurons, nous prenions le pouls d’une citée qui tardait à vieillir. Nous savions que nous étions ses pionniers. Pour nous, la ville était un jeu de Lego, un grand terrain vierge se donnant à nous, chevaliers des temps modernes, gamins ignorés du monde. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le cœur de Manouche était celui de la ville. Ses pneus avaient été usés jusqu’à la fesse sur ses pavés. En la chevauchant, j’avais l’impression qu’elle pouvait me guider à travers ce réseau d’artères en hémorragie permanente. Il ne fallut pas beaucoup de temps avant qu’elle ne devienne célèbre dans tout le quartier. De tous les coins de rue, on criait&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;He! Manouche!&amp;nbsp;». En guise de réponde, je faisais crisser ses freins, ça faisait rire les enfants.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En septembre, je m’amusais à la conduire devant ceux dont la vie était rangée et qui rentraient à l’école. On me jetait des regards un peu jaloux, les yeux pleins d’images de randonnée à travers les forêts couleur feux. Au fond, moi, j’étais aussi jaloux d’eux. De ces vestons tweed et de ces foulards tout frais sortis de la naphtaline. Frissonnant dans ma veste du surplus de l’armée, j’avais parfois envie de troquer ma liberté contre quelques stylos et une pile de volumes neufs, un petit bonheur aux parfums de pommes trop mûres. Les étudiants adoraient Manouche. Son charme rétro et sa gueule de survivante de la vieille guerre avaient tout pour plaire. En réponse au tatouage sur son flanc, une fille, étudiante en littérature, avait inscrit un poème de Baudelaire sur l’autre côté. Ainsi, la bécane pouvait porter en elle la fierté des grands albatros.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Malgré les moqueries de mes camardes de misère, je commençais à fréquenter les cafés du campus. Je revis un peu l’étudiante en littérature, bu du café plus noir que le fond d’un œil, écouté de la poésie déclamée avec l’arrogance de l’époque et réchauffé mon cœur. Pendant quelques heures, je m’imaginais être quelqu’un d’autre. Mes compagnons me voyaient comme un drôle de petit voyou, un marginal sans importance, de ceux qu’on croise à tous les coins de rue, les yeux rouges, les poumons noircis. Au fond, je crois qu’ils m’aimaient bien. Parfois, la vie peut paraître belle. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Puis, ce qui devait arriver arriva. Manouche fut volée. Ce fut trois jours avant Noël.&amp;nbsp; Ce soir-là, je vidai une bouteille de vodka, tout tremblant parce que j’avais mouillé mes pantalons dans la neige fondante. Vladimir accepta de m’aider à la retrouver. Manouche n’était plus qu’un vélo, c’était le symbole de notre intégrité. C’est pourquoi nous avions passé toute une nuit, les pieds dans une merde fondante, à la chercher. Nous avions fait toutes les ruelles, tous les magasins chinois, toutes les cours où les cerbères dormaient. Rien.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bredouille, j’allais rejoindre mon ami à l’église où il m’attendait déjà avec des cigarettes et deux bouteilles de bière. C’était le matin et le regard de Jésus paraissait morne. Vlad tenta de me remonter le moral en me racontant ses histoires de peines d’amour. Comment comparer une fille à un vélo? Sans roues, un cœur ne dérive plus assez loin. Une vieille dame entra et nous sourit&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;joyeux Noël&amp;nbsp;». «&amp;nbsp;On n’est que le 23 décembre.&amp;nbsp;» ais-je répondu sans la regarder.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sans Manouche, je fus contraint à traîner mes semelles à travers les rues. Je ne pouvais jamais aller aussi loin que je le voulais. Plus jamais je n’allai voir les étudiants. Je restais les deux pieds dans mon petit monde de misère, à racler les craques de trottoirs pour quelques sous, histoire de me payer un café. Les jours passaient, je grandis, les moteurs me semblaient soudainement plus attirants.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mes colocataires acceptèrent de m’aider à voler une voiture. Fidèles à leur poésie de rue, ils choisirent une vieille Pontiac. Ce fut ma nouvelle amie. Le soir venu, nous roulions loin de la ville, au creux de la campagne pour aller regarder les étoiles. Le monde était différent, Manouche était morte, il fallait passer à autre chose.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un jour, je devins un homme et commençai à faire ma vie avec un vieux Smith&amp;amp;Wesson dans les poches. Je troquais mes vieux idéaux contre une cravate noire et ma Pontiac pour une Buick neuve. La ville n’était plus la même, moi non plus. Mes amis avaient tous grandi, et, comme nous l’avions prophétisé, nous étions devenus les rois de la ville. Nous avions peint ses murs en gris et avions juré vengeance au jour de notre naissance. Nous étions adultes, les poumons cancéreux et le cœur enfoui un peu trop loin. Plus de place pour les vélos et les lumières de Noël. Nous avions remodelé la ville et la ville était moche.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque nous nous étions retrouvés ce matin-là, Manouche était prête à mourir. Elle avait attendu d’être sauvée pendant trop longtemps. Sur son flanc paraissaient encore les fragments d’un poème que j’avais oublié. Je l’ai portée sur mes épaules jusqu’au fleuve, elle le méritait bien. L’eau d’octobre était noire et glacée, Manouche est morte rouillée. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque, certains soirs, comme celui-ci, on me demande de raconter l’histoire de Manouche, en échange d’un verre, je veux bien. Lorsqu’on me dit que c’est une histoire triste, je fais toujours la même chose. Je souris, allume une cigarette et fixe le vide un moment «&amp;nbsp;C’est seulement l’histoire d’un vélo volé.&amp;nbsp;»&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-6674527155615529219?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/6674527155615529219/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/manouche.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/6674527155615529219'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/6674527155615529219'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/manouche.html' title='Manouche'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-8021698657157802899</id><published>2011-08-02T07:22:00.000-07:00</published><updated>2011-08-02T07:33:25.467-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='lettre'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='épistolaire'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><title type='text'>Le monde, un lundi matin</title><content type='html'>Cela fait peut-être un peu trop longtemps qu'on ne s’est pas parlé et j’ignore même si cette lettre se rendra à toi. Mais qu’importe, le temps passera de toute façon. &lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Voilà près de trente ans que j’ai quitté le pays pour aller chasser mes démons de l’autre côté de l’océan. Je me souviendrai toujours des jours que nous avions passés à l’université. Nous étions encore un peu trop jeunes. Nous lisions Marx à l’ombre des arbres du parc, essayant d’imaginer à quoi ressemblait la Russie. J’ai encore la copie que tu m’avais prêtée, toute annotée, telle une partition pour un monde meilleur. Je l’ai retrouvée ce matin et c’est pourquoi j’ai décidé de t’écrire cette lettre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je ne sais pas si je devrais m’excuser d’être parti si vite. À l’époque, le monde était à l’envers. La guerre, ma promotion, mon divorce, le départ de mon fils. C’était une drôle d’année, tu sais. Au terme d’une nuit blanche où je rentrais chez moi, mon regard s’était arrêté sur les journaux dormant aux pieds des portes. Les mauvaises nouvelles s’étendaient comme l’horizon au matin. Nous venions d’obtenir notre doctorat, nous étions devenus les cerbères de la porte d’un monde en ruine. Des adultes, des hommes mariés, des pères, des docteurs, des intellectuels, pourtant, nous étions à peine sortis de l’enfance. Il faisait déjà trop froid en novembre. C’était l’année où ta sœur est morte, tu t’en souviens? Probablement. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le jour de l’enterrement, nous avions mis les mêmes vestes noires, et accroché des fleurs aux fenêtres de la voiture. C’était l’époque où Dieu venait de mourir pour de bon et où les hommes se tournaient vers la bonté humaine. Debout devant la tombe ouverte, nous nous étions demandé si la philosophie pouvait sauver l’âme des mortels. Je crois bien avoir pleuré ce jour-là. Ta sœur avait été de ces filles à se mettre des vêtements noirs et à fumer des cigarettes, comme les garçons. Elle avait fait hurler ta mère, le jour où elle s’était coupé les cheveux courts. J’avais lu un poème devant tout le monde et, sous la grisaille de novembre, alors que ma voix traînait sur des vers auxquels je ne croyais plus, je m’étais demandé si c’était à cela que le monde devrait ressembler, un lundi matin de novembre.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une semaine plus tard, nous buvions un café après un long séminaire et tu m’as avoué être déjà dégoûté du monde. Il n’y avait plus de Dieu sur qui cracher pour la mort de ta sœur, il ne te restait que des frères. Nous étions de cette génération issue d’une post-modernité adolescente qui ne voulait plus avoir à se mettre à genoux. Le monde pouvait enfin appartenir aux enfants des hommes. Tu n’étais qu’un jeune homme et déjà, tu ne voulais plus rien savoir de l’automne et de ses feuilles que le froid enflammait. J’avais essayé de te rappeler ce pour quoi nous nous étions rendus si loin. Tu m’avais planté là, laissant ton café refroidir sur la table. Trois jours plus tard, j’étais parti voir ce que le monde avait l’air le lundi matin, de l’autre côté de l’océan.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ne t’en fais pas, l’ombre de tes yeux ne reflète pas que les fantômes de mauvais souvenirs. Avant tout cela, il y avait notre jeunesse. Nos nuits étaient blanches et notre café noir. Sur ton bureau, les tasses s’empilaient en une pyramide de porcelaine anglaise alors que nos plumes assassinaient les mots de Zarathoustra au profit de meilleures idées. Dans la chambre que nous partagions au campus, j’avais accroché une carte du monde où nous nous amusions à rayer tous les pays qui menaçaient la survie du monde. Un imbécile l’avait ruinée en y inscrivant Nietzche est mort, signé&amp;nbsp;: Dieu au marqueur noir. Les mots traversaient l’Amérique. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une fois le travail fini, nous embarquions dans ta Pontiac pour aller siffler quelques bières. En Amérique, Buddy Holly venait de mourir et ses chansons douces-amères remplissaient les pubs de notre pays. C’était l’époque des jupes qui raccourcissaient et nous étions heureux. Je n’étais pas encore marié et j’en profitais pour réciter &lt;i&gt;La chasse aux papillons&lt;/i&gt; aux filles. Puis, ces mignonnes toutes nouvellement libérée voulaient nous parler de Sartre et du destin qui, enfin, nous appartenait. Nous déformions le temps au fond de nos verres et nous allions montrer les étoiles à ces demoiselles. Puis, les beaux matins, nous les invitions à aller regarder une partie de rugby, choisissions les places les plus reculés pour promener nos doigts sous leurs jupes, envoûtés par l’odeur sucrée de l’herbe que les garçons, cachés derrière les estrades, fumaient. C’était les années avant le sida, les meilleures.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les soirs où nous étions célibataires, lorsqu’il faisait bien froid et que les gens ne sortaient plus, nous allions nous promener. Tu récitais la bible en disant que, si on supprimait Dieu de tout ça, l’histoire serait la même. Nous disions à qui voulait l’entendre que les paroles de Marx ne sauraient survivre en Amérique, là où les rues sont pavées d’or et d’argent. Puisque nous aimions encore le Jazz, nous faisions jouer Duke Ellington aux fenêtres des résidences. Tu étais amoureux d’une fille qui jouait des airs de Blues dans les cafés obscurs et tu t’habillais en noir pour lui plaire. Elle t’avait quitté lorsqu’elle était tombée enceinte d’un pianiste trotskiste. Tu n’avais rien à lui offrir, toi, petit universitaire de bonne famille. Tu avais pleuré toute la nuit, disant que tu ne voulais plus jamais aimer quelqu’un de ta vie. Nous avions bu quelques bières et, une semaine plus tard, tu offrais un café à ta voisine de classe. La fille que tu as fini par épouser. Lorsque tu l’invitais chez toi, vous vous enfermiez à double tour dans ta chambre toute la soirée. Cela rendait tes parents fous. Ils répétaient que les jeunes n’avaient plus aucune valeur. C’était sans doute vrai.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’été, lorsque nous retournions chez nous, nous nous envoyions des lettres sans fin où j’affirmais à chaque fois avoir écrit l’essai qui changerait à jamais le monde. Toi, tu me disais que tu savais que j’étais amoureux de la fille de la famille des Grays, celle que tu m’avais vu embarrasser sous le vieux pommier, la lune nimbant nos amours estivaux. Bien avant Kundera, j’écrivais déjà l’histoire du kitsch. Moi, c’est elle que j’avais marié. Nous avions fait nos noces en mêmes ensembles. Même si nous étions intelligents, nous aimions croire que ces amours étaient pour toujours. Après ta lune de miel, tu t’étais mis à la marijuana. Deux mois plus tard, elle était enceinte. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Puis la fin du doctorat et la mort de ta sœur sont venues boucler la boucle. Le jour où tu as abandonné ta tasse de café sur la table, je me suis rappelé une vieille chanson de Dylan. Les années soixante pouvaient commencer. À l’époque, j’étais heureux de savoir que mon fils grandirai dans un monde sans dieu, ni église. L’homme pourrait enfin vivre sous la bannière de la liberté, les Américains nous l’avaient promis. Un monde tout nouveau qui peinait à pousser ses premiers cris. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Aujourd’hui, nous avons vieilli. Le vin a pris la place de la bière et je mets du lait dans mon café. Nos enfants sont des adultes et ils ont eux-mêmes des enfants. Aujourd’hui, nous ne rêvons plus de liberté et de vaincre Dieu, plutôt nous espérons que nos petits-enfants pourront vaincre le sida et le cancer et donné quelque chose aux hommes pour qu’ils puissent rêver. Comme un chanteur l’avait dit avant moi, le jour où cet avion s’est écrasé, emportant avec lui Buddy Holly, le monde s’est vu changé à jamais. La poésie s’est exilée des villes et les avions volent un peu plus haut. Les jeunes portent les foulards de Dylan, mais ont oublié ses paroles. Bien sûr, Harry, tu me diras que rien n’est pire qu’avant, que les choses s’améliorent, même. Tu as raison. Mais je voulais seulement que tu n’oublies pas que nous sommes de ceux qui ont donné le coup fatal à Dieu. Et aujourd’hui, pendant que le café refroidit aux tables des rendez-vous manqués et que les images du monde sont montées au-dessus des nuages, je ne peux m’empêcher d’être un peu triste. Le lundi matin, le monde ressemble à ce qu’il ressemblait il y a trente ans. L’homme est mort pour les pêcher de dieu.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-8021698657157802899?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/8021698657157802899/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/le-monde-un-lundi-matin.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8021698657157802899'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8021698657157802899'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/le-monde-un-lundi-matin.html' title='Le monde, un lundi matin'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-8136287697059965896</id><published>2011-08-02T07:16:00.000-07:00</published><updated>2011-08-02T07:16:46.034-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='montréal'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='fragment'/><title type='text'>Sa majesté de Montréal</title><content type='html'>&lt;u&gt;Les oiseaux&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Par la fenêtre, j’ai vu un oiseau mourir. Étrange. Habituellement, les oiseaux se posent sans problème sur les lignes de tensions.&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt; Je crois bien y avoir vu un signe. Je viens de rentrer de New York, ma maison sur mon épaule, lovée dans un sac de coton beaucoup trop large pour trois chemises et un cœur en ballade. Dans la poche droite traînent deux ouvrages de poésie. La prose prend difficilement le voyage. J’avais rêvé ne plus jamais voir le ciel de Montréal. Pourtant, me voici là, à contempler la mort d’un oiseau muet. Rien à voir avec l’albatros de Baudelaire. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Montréal ressemble beaucoup trop à New York. L’odeur fantomatique de ses ports nous rappelle tous les marins morts pour rien. Mais à Montréal, les filles sont juste un peu plus belles. Le français coule comme l’espresso du matin. Croissant, crumpets et an egg mcmuffin to go, please. On accompagne le tout d’un journal encore chaud des désastres d’hier. Les pigeons martèlent le sol, les étudiants traînent le pas et les gens d’affaires sont toujours pressés. À Montréal, il n’y a pas de taxi jaune pour vous écraser. Pas d’Empire State Building, pas de Crystler, Sony Building. Bonjour, Bell, Rogers, Eaton, La Baie, nos amours vendus dans des boîtes cartons. Parce qu’à Montréal- l’ai-je déjà dit ?- les blondes sont un peu plus blondes et les brunes, juste un peu plus noires. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai déjà le mal du pays. J’ignore pourquoi j’ai voulu retourner à l’endroit où je suis né. Cinq ans d’errance en Amérique rendent un cœur mélancolique. Il y a des racines qui s’accrochent à nous jusqu’à notre mort.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce matin, Montréal m’attend. Et les oiseaux, par ici, chantent juste un peu mieux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;Alcool&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mon frère est débarqué pour me voir hier soir. Sous les lumières éparses de la nuit, il avait le teint d’un mangeur d’opium. Il avait l’air un peu crevé, mais je ne lui ai pas dit. C’est qu’on ne dit pas ce genre de chose aux gens qui croisent si peu notre chemin. À la place, je l’ai invité à trinquer à notre jeunesse morte dans un bar qui n’a plus de nom depuis des années. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les souvenirs décolorés d’une époque plus indolente me remontent à la tête. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Montréal -40 Celsius, les yeux dans la bière. Les bars de Montréal. Ces femmes au parfum de myosotis que la vodka tiède fait oublier. Les plaisirs arrogants des nuits anonymes où nous allions, plus jeunes, oublier que le lendemain aurait lieu. C’était l’occasion de se délier les cœurs, de chanter faux dans les rues et de déclamer des poèmes aux chats de ruelles.Et que dire des yeux rougis d’une ville qui tarde à se coucher? Sinatra chantait New York New York, Cohen nous décrivait les reflets de miel des crépuscules de Montréal. J’aurais aimé dire que ces soirées passées à refaire le monde avec nos rires et nos soupirs se terminaient dans les bras chauds d’amours prématurés. Mais, à la vérité, on les finissait presque toujours, l’estomac à l’envers, emmêlé dans les draps que notre mère venait de laver. Le matin venu, un café rapide sous l’arche du Mcdo en guise de déjeuner, je racontais malgré tout à mes amis toute la passion d’un poème de salive tracé sur le dos des filles de Montréal.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mais aujourd’hui, la jeunesse est partie rejoindre des inconnus qui nous semblent toujours plus petits, toujours plus arrogants. Ce soir, nous sommes vieux et l’alcool se boit un peu plus lentement. Mon frère m’écoute parler de New York. Je lui décris des grands fleuves de bétons, des tours de fer. Et toutes sortes de petites idylles qui n’existent que dans le cœur des voyageurs. Je lui parle du vieux sud, du Cherry Coke si frais l’après-midi, de ces gens qui racontent l’Irak comme s’ils avaient respiré sa poussière, de cowboys, d’indiens et, bien sûr, de cactus. Plus les heures avancent, plus elles semblent reculer. Le bar n’est plus qu’une image guettée à travers un bock de bière. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Bien sûr, on sort de là un peu vacillant, mais sûrement moins que lorsqu’on avait 15 ans. Je siffle Chicago en trois notes, mon frère rit. Nos voix sont des saxophones désaccordés, des pianos dissonants; un jazz en bouteille. J’aime la chaleur qu’apporte l’alcool aux hivers de Montréal, le sentiment d’allégresse d’avoir laissé son compagnon payer la note et, avant tout, la légèreté de nos cœurs toujours célibataires.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;Américano&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le barista avait l’air que l’on prête à ceux qui égorgent les chats pour quelques sous. Les cernes fondants, le sourcil grave percé trois fois. De toute évidence, sa nuit n’avait pas été porteuse de rêves. Après l’avoir sagement remercié, j’ai payé et suis allé m’asseoir. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une tisane à l’orange. L’Orient en sachet, un soleil levant de Floride. Ma voisine de table buvait un américano, les écouteurs d’un ipod fichés dans les oreilles. Son café sentait le matin dans les rues branchées de New York. L’Italie diluée dans l’eau des Grands Lacs. Une catastrophe culturelle. En Amérique, le café a le goût de ces matins passés à écraser le snooze en grognant. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À l’époque où j’étais étudiant, je séchais les cours du matin pour profiter d’un café en bonne compagnie. Lors des derniers jours de l’été indien, le soleil était une excuse suffisante pour profiter d’un espresso. Le temps qui coulait en douceur nous inspirait de meilleurs rêves. Il y avait le Panama, la France, l’Italie et Cuba. Tirant sur ma cigarette, j’avais avoué rêver des États-Unis. Des fantômes d’Elvis et de Kerouac errants sur des chemins de poussière. Et puis il y avait New York et son arrogance de jeune révolutionnaire défiant le ciel. Mes amis avaient ri. L’Amérique, et quoi encore? Quelques mois plus tard, j’avais bu mon premier américano dans un petit bistro frileux de Chicago. C’est là que les espressos chauffés par le soleil de la rue St-Denis m’ont passés par la tête. On pourrait se perdre au bout du monde que la nostalgie nous guiderait encore vers la maison.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce matin, je ne sais plus où aller. Le temps passe un peu plus vite. Ma tisane, trop infusée, goûte le plastique chinois. Sur la serviette de papier recyclé, j’ai fait l’éloge de ces routes oubliées où les fraises mûrissent sous le soleil, parmi le chiendent et l’herbe sèche. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un harmonica &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je n’ai pas de guitare, seul un harmonica en poche. Sans permission, je me suis arrêté dans le métro pour charmer le temps qui passe. Le dos contre les promesses luisantes des publicitaires, j’ai joué des airs de blues pour des crooners vagabonds. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mes notes rouillées ont démarré dans un souffle asthmatique. Il n’y a pas de tuque, ni d’étuis à mes pieds. Je joue par ennui. La pauvreté peut attendre son tour. J’aime capter le regard des jeunes femmes et des enfants. Pas celui des vieillards. Ceux-là vous regardent l’air de dire que c’était meilleur dans leur temps. Qu’eux, ils ont chanté What a wonderful world dans l’humidité des bayous. J’ai perdu ce qui me restait de jazz, emprisonné dans le fond d’une bouteille de bourbon. Pour l’instant, mon souffle ne peut que pousser de vieux airs poussiéreux. Des airs qui font pleurer ou rire, je ne sais plus.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il fut un temps où la musique ne se mettait pas en poche. Ses notes arrogantes faisaient écho aux murs des premières villes. Il n’y a rien de plus beau qu’un bonheur éphémère.&lt;br /&gt;Ma musique a parfois la lourdeur d’un mauvais poème. Mais elle finira par se faire un nid dans l’oreille d’un insomniaque. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;&lt;br /&gt;Chemin de fer&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est l’odeur qui vous assaille tout d’abord. Une fois la porte poussée, un vent d’épices et de moisissures pénètre vos vêtements. La lumière est filtrée à travers la vitrine barricadée d’affiches. La chaude voix de Johnny Cash vous accueille, Delia’s gone, one more time, Delia’s gone. Mes pas soulèvent la poussière du temps. Ce temps qui vient mourir dans les petites boutiques. Entre les strates d’atmosphère vaporeuse, les fantômes des vieux fumeurs récitent Verlaine en silence. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai besoin d’un nouveau calepin. C’est ici que j’ai acheté mon tout premier. Ma mère m’avait emmené. J’avais onze ans et quatre gros dollars en poche. J’ai choisis celui dont la couverture arborait un grand goéland. Ce fut le début de ma carrière. À l’époque, je poursuivais les filles pour leur accrocher des poèmes au coeur. La plupart courraient plus vite que moi. Aujourd’hui, celles que j’attrape ne restent jamais longtemps. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le regard voilé par le passé, j’hante les étagères. Le chien du propriétaire, un vieux cerbère, m’observe de ses yeux vitreux. Son maître, assis au comptoir, fume un cigare et se coupe le doigt sur un magazine jauni. Les calepins dorment entre les curiosités made in china. Leurs couvertures séchées attendent leur auteur depuis des années. Un amant inspiré pour leur arracher la peau et violer leur blancheur d’une encre sépia. Un petit cahier rouge, tapis dans l’ombre, me fait de l’œil. Je lui caresse le dos et le coup de foudre s’opère. Le temps d’adopter un nouveau stylo, et je passe à la caisse. Le propriétaire me sourit. Il se souvient de moi, qu’il dit. De ma mère aussi. L’été, elle portait toujours ces jupes légères que la brise a tôt fait de soulever. Il écarte les lèvres et ses dents blanches luisent dans la pénombre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Soudain, le sol se met à trembler. Le propriétaire soupire, froisse le billet que je lui tends. Cerbère aboie. C’est le train qui passe. Sur le comptoir, une tasse sautille et se brise par terre. Le propriétaire me regarde tristement puis murmure quelque chose. Le sifflet du train emporte les mots. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;Coca-cola&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sous le soleil, les jeunes filles boivent leur Coke dans des bouteilles de plastique. L’eau qui meurt en Afrique, liquéfie le sirop qui coule sur les lèvres des enfants d’ici. L’école est finie pour aujourd’hui. Les jupes à carreaux volent au vent, symbole éternel des amours adolescents. Dimanche ne pourrait avoir de plus belles couleurs. Assis près de la fontaine fanée, j’esquisse au passage les courbes de leur rire. Mais les jours de soleil, l’inspiration fait son indolente.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Frissonnant sous la brise, les vieux les regardent défiler. À l’époque, le coke se buvait dans des bouteilles de verre. Plus rien n’est sacré. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les garçons abandonnent leur sac dans la boue. Juste le temps de fumer avant de retourner jouer. Ils tapent dans un ballon pour oublier de rêver. Rêver ne se fait plus. Qu’il est beau le symbole de la jeunesse dans l’écrin d’un ciel printanier. Un rire de fille. Une bouteille de coke qui roule dans l’herbe mouillée. Un amour clavardé. Plus personne pour écouter le chant des oiseaux. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur leur banc, les vieux sourient. Au fond, rien n’a changé.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;Les poissons&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’essentiel est écrit sur les murs. L’amour et les rêves de la ville dorment entre les pissenlits et les lézardes. Enfants, nous pensions que les rues finissaient par se jeter dans l’océan. Les ruelles étaient des ruisseaux qui reposaient à l’ombre. Sur leurs murs, où les prophètes urbains traçaient l’apocalypse, nous dessinions des poissons et des soleils souriants. Après le bain, nos mères nous mettaient à sécher dans les ruelles. Dans les flaques de gazoline, nous attrapions des têtards et des chimères que l'on emprisonnait dans des vieux pots de marmelade. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Profitant d’un matin paisible, je suis retourné voir ma ruelle. Le printemps y fondait encore. Les bruits de la circulation étaient étouffés par la solitude. Les ombres assombrissaient la saison. Au fond dormait un gros chien. Blotti dans ses rêves de molosse, il ne me remarqua pas. Je me suis arrêté pour réchauffer ma nostalgie. Esquissé sur une clôture, un poisson de craie me guettait en souriant. La brise s’est engouffrée entre les murs et a soulevé mon odeur. Le chien a levé la tête et montrer les dents. J’ai reculé d’un bond. L’œil rougi, le gardien des ruelles tremblait sous son pelage mouillé. Je lui ai cédé le royaume et suis retourné à mes trottoirs. Entre les vagabonds, l’amour est cruel. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un peu plus tard, en humant l’air des grandes artères de la ville, j’ai repensé à lui. Je suis allé acheter un saumon entier chez le vieux marchand coréen. Lorsque que je suis revenu, il avait disparu. Aucune trace de son passage. Pas une touffe de poil, pas une flaque jaune dans la neige. Le poisson de craie gardait jalousement le secret de cette disparition dans les commissures de son sourire. J’ai laissé le saumon par terre en me disant qu’il finirait par rejoindre l’océan.&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;Take a sad song and make it better&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En grimpant l’escalier, j’ai failli trébucher sur un gros chat gris. Ma sœur m’a accueilli avec un regard endormi. Le chat est parti se réfugier entre ses jambes. On s’est souri, puis on s’est enlacé. Lorsque je l’ai quitté pour l’Amérique, petite sœur vivait encore chez nos parents. Maintenant, elle vit seule avec un chat gris et une vue sur la ville. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle a mis du café à chauffer et s’est allongée sur son sofa. Le chat est venu se blottir sur son estomac. Elle m’a parlé de sa petite boutique de disques usagés, du chat qui s’est fait opérer il y a deux mois et de sa meilleure amie qui se marierait au milieu de l’été. Je lui ai raconté mon voyage et montré mes derniers carnets. Le chat nous épiait en plissant les yeux. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous sommes allés prendre un café sur le balcon. Dans la rue, quelques étudiants criaient des slogans qui s’envolaient pour mourir dans le vent. Ma sœur a souri en pointant deux filles qui marchaient au milieu du groupe. Il y a deux jours, elle leur avait vendu un Beatles. «&amp;nbsp;Ils font la révolution, a soupiré petite sœur, mais ils écoutent des vieilles chansons d’amour.&amp;nbsp;» &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque nous sommes rentrés, ma sœur m’a demandé pourquoi, après toutes ces révolutions, tout est encore pareil. La ville, c’est toujours les rêves des Beatles, les foulards de Dylan et les amours frivoles de Brassens. J’ai haussé les épaules. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je suis parti tard dans la soirée. À l’heure où les enfants dorment pour mieux souffler des rêves aux oreilles des anarchistes. Cette fois, j’ai pris soin d’enjamber le chat avant de descendre les escaliers.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;Comme une orange&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La terre est bleue comme une orange, avait dit un poète. Sous les néons du Provigo, ces fruits sont pâles comme des cadavres. J’ai préféré les pommes. Un enfant m’a dépassé à la course et s’est arrêté devant l’étalage de pêches. Il a soigneusement mouillé son index avant de l’enfoncer dans un des fruits. La tendre peau n’a pas résisté. Son crime assouvi, il est revenu sur ses pas en suçant son doigt. En passant devant moi, il m’a jeté un regard. Ses yeux renfermaient tous les pêchers du monde. Puis il s’est mis à courir. Ses petits pas résonnants sur le linoléum, il est disparu derrière les patates. Dans l’allée voisine, trois commis pariaient pour savoir qui aurait le courage d’aller pisser dans les oignons à l’heure de la fermeture. J’ai remis les pommes à leur place. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai dévalé l’allée des surgelés sans trop penser, attrapé un berlingot de lait au passage et hésité devant les yogourts. Les œufs de poules en liberté côtoyaient sans trop de préjugés pour ceux des poules ordinaires. Biologique ou pas, on finit tous par souffrir. C’est à ce que je pensais lorsque je l’ai reconnue. Les cheveux blonds défaits par un matin trop lourd et une écharpe indienne nouée au coup, elle hésitait devant le rayon des céréales. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Son nom, c’était Anne, Audrey, Aurélie… Enfin, j’ai oublié. Il y a plus de douze ans que je ne lui avais pas parlé. En cinquième secondaire, elle aimait monter sur les toits pour nous raconter l’histoire injuste d’un monde que nous n’avions même pas encore vu. Je lui achetais régulièrement des cigarettes et elle m’apprenait à prononcer le nom des pays du tiers-monde. Je me souviens de l’histoire qu’elle m’avait racontée un jour. Celle de toutes ces guerres faites au nom des bananes et des oranges. Des guerres de territoires, de terres lointaines, anciennes, noires et fertiles. C’était une fille triste au regard fragile. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Devant ma nostalgie, je suis resté paralysé. Lorsque j’ai remarqué qu’elle poussait son panier dans ma direction, un sourire a effleuré mon visage.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle m’a dépassée sans se retourner. Son ventre gonflé d’une promesse d’avenir. Elle s’éloignait et j’avais la gorge un peu serrée. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En passant prendre un pot de beurre d’arachide, j’ai vu le petit diablotin aux pêches escalader une pyramide de pois en conserves. À mi-chemin, la montagne s’est écroulée. Le gamin est tombé sur le cul et a réclamé sa mère entre deux sanglots. Personne n’est venu le consoler. Le gérant l’a pris par le bras et l’a traîné vers les caisses. Je suis retourné m’acheter une orange.&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;Le p’tit bonheur&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur la photo que j’ai gardé de lui, le visage de mon père se détache du paysage, comme un roc face à la mer. Il tient ma mère par l’épaule. Elle sourit. Pas lui. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans le salon de mes parents, la même photo. Dans un cadre, mon frère, ma sœur, le chien. Une troisième photo, moi, seul comme le Petit Prince échoué dans le désert, des rayons de lune encore chauds dans les cheveux. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La pièce sent le gâteau aux épices, le citron et tout ce que ma mémoire peut inventer. Mon père fume dans son fauteuil, ma mère nous apporte de la bière et des bretzels. Je leur parle de mes voyages, leur montre mes paysages et leur lis quelques poèmes. Ma mère rêve, mon père hésite. On échange sur la famille. La tante qui a le cancer, la grand-mère qui s’est acheté un nouveau tapis, le temps qui coule par tous les trous, comme un sablier fissuré. Mon père me demande si je vais rester pour de bon cette fois. J’hausse les épaules. &lt;br /&gt;«&amp;nbsp;C’est que ta mère aimerait des petits enfants.&amp;nbsp;» Il avale cette dernière phrase avec sa bière. Soudain, il me paraît vieux. La grisaille strie ses cheveux. On aurait dit de la poussière d’étoiles. Son regard est cerné de gris. Il dort mal, c’est son cœur, à ce qu’il paraît. Ma mère allume la télé. Des images de guerres défilent, le chagrin résonne. Nous terminons nos bières, songeurs.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;«&amp;nbsp;Et tu as trouvé le bonheur là-bas?&amp;nbsp;» La voix de mon père tranche le silence. Je lui souris. Je lui parle des étés qui raccourcissent les jupes des filles, du goût d’un espresso pris sur la terrasse, des meilleurs amis, du son des guitares et des cigales, de la lumière du matin, de l’odeur des bébés et de la couleur des pissenlits. Mon père grogne. Il y a aussi la pauvreté des grandes villes, ai-je ajouté, les chats écrasés, le ciel trop pollué pour voir les étoiles et tous ces premiers rendez-vous manqués. Ma mère ramasse les verres vides et dit qu’il ne faut pas trop y penser. Je me tourne vers mon père, de grosses larmes glissent sur son visage. Je lui assure, qu’au fond, l’Amérique se porte bien. Il secoue la tête et s’essuie les yeux&amp;nbsp;:&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;«&amp;nbsp;L’Amérique, c’est trop grand. T’es-tu ennuyé de moi?&amp;nbsp;»&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;u&gt;Vertiges&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Couché sur un toit, les pieds dans la gouttière, je compte les avions qui passent en écorchant le ciel. Ici, la vie est tranquille. La radio du locataire d’en face gueule une vieille chanson des Stones. Dans la rue, les voitures rugissent, les enfants grandissent, les chats se font écraser, les fleurs sèchent, la musique meurt. Par terre, la vie pourrie. Aujourd’hui, le vertige est horizontal. Les voitures font la course pour fuir la ville. On vire le Tibet à l’envers pour retrouver le rêve américain. L’espace nous étourdit, nous avale. De Bombay à Montréal, c’est la même chose. L’humanité est un sanglot d’enfant abandonné.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pourtant, au fond des cours d’école naissent encore les premiers amours. Grimpé sur les toits, on peut voir leurs secrets s’envoler. C’est tout ce qui nous reste de poésie. Les rues sont des théâtres sans témoin. Trop de poètes y ont perdu leurs stylos. J’avais quitté ma ville pour trouver de quoi écrire. Après avoir traversé le Maine et quelques montagnes, j’échouai en Floride. Sur la plage, entre les vieux et les touristes, j’écrivis quelques rimes. C’était en février. J’avais alors pensé au Québec et à la neige qui colle à nos paysages. En me dépêchant, j’avais peut-être le temps d’aller la voir fondre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Aujourd’hui, le printemps tire à sa fin et les foulards sont au fond des tiroirs. Les québécois reviennent du sud pour partir vers l’Europe. Ils rentreront à Montréal des photos plein les poches et des rêves au fond du regard. Personne ne sera resté pour voir les pissenlits naîtrent entre les fentes des trottoirs. Ils diront que Montréal est trop grise en été, qu’à Paris, tout est si joli. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai vu l’Amérique se coucher devant moi, les routes s’étendrent jusqu’au Mexique. J’ai vu des lacs grands comme des villes et ces plaines qu’on dit éternelles. Le vertige s’étire devant nous et les repères disparaissent. Pourtant, le monde est trop petit pour nos rêves. On les met en terre à Kaboul et un arbre grandit à Montréal. Dans son feuillage, les oiseaux iront faire leurs nids et les enfants cueilleront ses fruits pour en faire de la confiture. Sur son tronc, un garçon ira graver des mots d’amour pour une fille morte en Irak. L’arbre en saignera, sa sève aura un goût d’érable aigri. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;De mon toit, je peux voir les arbres vibrer sous le vent. Sous terre, leurs racines percent le sol et s’étreignent jusqu’à la fin du monde. Les hommes vivent de la même eau que les arbres. Et c’est au-dessus de toutes ces têtes que je signe mes derniers vers de la journée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Demain matin, Montréal m’attend. Et les arbres, par ici, poussent juste un peu plus haut.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-8136287697059965896?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/8136287697059965896/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/sa-majeste-de-montreal.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8136287697059965896'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8136287697059965896'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/sa-majeste-de-montreal.html' title='Sa majesté de Montréal'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total><georss:featurename>Quebec, Canada</georss:featurename><georss:point>52.9399159 -73.5491361</georss:point><georss:box>44.135168900000004 -84.8861301 61.7446629 -62.212142099999994</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-766427415122434035</id><published>2011-08-01T19:07:00.000-07:00</published><updated>2011-08-01T19:07:33.600-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='fantastique'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><title type='text'>Passeport</title><content type='html'>Selon le gros chat gris, les gitans étaient arrivés au village deux jours plus tôt. &lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Blotti sous les framboisiers, il avait vu la camionnette s’arrêter devant la maison d’en face. Il les avait regardés sortir, l’homme et la petite fille, froissés par la nuit blanche. La camionnette sentait la gazoline, le café froid et le carton humide. Il les avait observés parce que, par ici, on voyait peu de nomades. Ils dégageaient autre chose, un pays différent, peut-être. C’était une odeur de désert, d’eau tiède et de fruits pourris.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque vous lui aviez demandé ce qu’ils avaient apporté avec eux, le chat s’était arrêté pour réfléchir, agitant ses moustaches. Pas grand-chose : quelques boîtes, un micro-onde, une cafetière, une télévision, des choses terriblement ordinaires. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;D’où venaient-ils? Le chat ne savait pas lire les plaques. Ce qu’il savait faire, c’était suivre les gens, silencieux, en prédateur. Il les avait vus vider la camionnette. C’était arrivé très tôt le matin. On venait de le mettre dehors. Il terminait sa ronde avant d’aller s’assoupir un peu sous les framboisiers, mais les nomades avaient tout dérangé. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les jours de pluie, lorsque vous preniez le temps de le lui demander, le chat pouvait tout vous raconter sur la maison d’en face en échange d’un peu de thon. C’est qu’il avait connu le terrain encore en friche. Un lieu sacré pour les Indiens, où poussaient le pissenlit et les odeurs de l’été. Sur le rang, tout le monde savait que le chat était immortel. Il avait été immolé par la sorcière du village pour être ensuite ressuscité par les enfants, un soir d’orage. C’était lui qui racontait les meilleures histoires.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le chat affirmait que l’homme et la petite fille n’étaient pas de ceux qui plantaient leurs bottes à la campagne pour y élever des poulets. C’étaient des nomades. De ceux qui comptaient les jours en cafés refroidis et qui égaraient leurs chats. Il fallait se méfier de ces gitans, déclarait-il, placide. Ils étaient les plus solides, mais aussi les plus dangereux. De ceux qui se levaient avec le soleil des autres pays pour cogner tasses et percolateur en fer blanc au-dessus de flammes domptées. De ceux qui kidnappaient les chats pour lire leurs entrailles et qui faisaient des dés avec les os.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Des charognards, ajoutait-il en se grattant l’oreille. Il avait vu leur passeport. Et alors ? aviez-vous demandé. La couverture était rouge. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’était un soir. Par la fenêtre, vous pouviez voir l’homme et la petite fille qui défaisaient les cartons. La petite avait les cheveux courts, comme un garçon. Vous fumiez devant la télé tandis que le chat ronflait sur vos genoux. Les planchers de la maison de vos parents tremblaient et vous aviez peur. Les enfants du village s’étaient rassemblés au sous-sol. Ils consultaient leur almanach à la lueur d’un vieux cierge. Pour ces disciples du chat, les nouveaux arrivants n’auguraient rien de bon. Cette méfiance de la part des enfants vous hantait la nuit comme un ulcère d’estomac. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le matin venu, vous étiez allée porter un bol de pêches aux nouveaux arrivants. Trébuchant sur le chat qui zigzaguait entre vos jambes, vous étiez allée sonner à leur porte. La maison sentait le thé et il faisait froid dehors. Le chat vous avait dit qu’il fallait se méfier du silence, puis était disparu entre les plants de tomates. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’homme, l’air insomniaque, avait répondu à la porte. Il avait souri, découvrant ses dents, disant que la petite dormait encore. Vouliez-vous une tasse de thé? &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il vous avait parlé de sa camionnette rouillée, de sa petite, des tomates, mais en parlant de son pays, il s’était levé pour rincer les tasses. Vous pouviez voir le chat qui, perché près de la fenêtre, vous soufflait que les nomades n’avaient pas de pays. Vous aviez remercié l’homme pour le thé puis l’aviez mis en garde contre les enfants du village. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À l’heure du repas, assis dans la cuisine, vous regardiez les enfants qui jouaient au salon, lisant l’avenir dans les brèches du plancher. Ils vous en voulaient d’avoir amené des pêches aux nomades. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’après-midi, un orage avait éclaté. La maison d’en face avait perdu quelques bardeaux. Après la pluie, l’homme et la petite cueillaient des vers de terre sur le chemin de gravier. Le chat les épiait, dissimulé entre les herbes hautes que plus personne ne tondait. Les enfants étaient retournés au sous-sol. Leurs chuchotements suintaient du plancher.&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Tous les matins, vous étiez retournée porter des fruits aux nomades. L’homme vous accueillait toujours avec le même sourire, les pantalons blanchis par le plâtre. Parfois, la petite venait se joindre à vous. Elle vous regardait de ses grands yeux, balançant ses jambes dans le vide sans dire un mot. Le chat la prétendait muette. Lorsque vous demandiez à l’homme de vous parler de son pays, il secouait la tête, disant par exemple qu’il devait repeindre un mur. Alors, vous battiez en retraite à travers les champs roussis. Vous redoutiez l’heure de rentrer dormir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un soir, le chat avait sauté dans votre lit, l’air grave. Il avait refusé de vous raconter ce que les enfants dessinaient sur les murs du sous-sol. Il vous fallait partir ce soir, disait-il. Faire votre sac à dos, voler une voiture. Il affirmait que la terre était plate, pourquoi ne pas aller voir comment c’était? Lui, il ne pouvait partir. Lorsqu’on était immortel, la poussière des années s’agglutinait à vous et vous clouait au sol. Vous aviez jeté un œil à la maison d’en face dont les façades se laissaient manger par les lézardes. Au petit matin, lorsque vous posiez votre livre pour finalement vous endormir, vous pouviez presque les entendre geindre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vous aimiez entendre l’homme parler de figues séchées, de pirates et de cailloux qui brûlaient les pieds. Dans son pays trop chaud, les vers de terre ne poussaient pas. Un jour où il tentait en vain de remplacer une vitre qui avait éclaté pendant la nuit, il vous avait avoué avoir peur du vent qui s’acharnait sur sa maison. Vous aviez jeté un coup d’œil aux enfants qui consultaient les cartes sur votre perron. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Tout s’était terminé une journée qui s’annonçait comme les autres. C’était une nuit pluvieuse où vous vous étiez finalement décidée à rentrer plus tôt. La maison était vide. Vous aviez mis vos souliers à sécher près du radiateur, épiant le silence. Les enfants étaient enfin partis. Vos pieds nus claquant sur le plancher, vous étiez descendue au sous-sol. Tout avait été nettoyé. Seul un cierge fondu, perché sur la sécheuse, hantait encore le fond de la salle. Vous pouviez sentir l’humidité fétide qui rampait dans l’ombre. L’estomac serré, vous étiez remontée au salon. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Couchée sur le sofa, vous pouviez écouter le vent faire trembler les fenêtres de la maison. Le chat absent, il n’y avait plus personne pour vous aider à ignorer le fléau qui grondait à l’extérieur. Enfin, vous aviez ouvert un livre avant de vous endormir, la joue collée contre le papier gondolé.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le matin vous avait accueillie en silence. Le ciel était nuageux. La maison d’en face n’était plus qu’un amas de souvenirs, jeté en pâture aux insectes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’homme et la petite avaient été épargnés par la tempête. Ils étaient accroupis près de la camionnette, occupés à faire chauffer le thé à même un feu de paille et de bouse séchée. Vous étiez sortie en chancelant sur vos pieds pour aller les retrouver. La petite fixait l’horizon. Leurs cheveux foncés se détachaient contre le ciel sale. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;«&amp;nbsp;Voilà ce qui reste du chat. Il était à vous?&amp;nbsp;», avait demandé l’homme en glissant dans votre main une touffe de poil gris et ce qui restait d’un petit croc. Le chat était mort. Entre les troncs du boisé avoisinant, vous pouviez deviner les yeux des enfants qui épiaient la scène.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’homme avait craché par terre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Partez, ce gâchis m’appartient.&amp;nbsp;» Sa camionnette était pleine d’outils rouillés.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vous étiez rentrée en courant pour faire votre sac à dos. En ville, vous trouveriez bien une voiture à emprunter. Sur le porche, vous aviez grillé une dernière cigarette. Entre les débris et les mauvaises herbes, vous pouviez voir l’été mourir. C’était le moment de partir. Le croc perçait un trou dans vos jeans. Les gens pouvaient bien parler de ces sorciers de Perse dont les chevaux ont des sabots en bois, ou de ces princes de la ville qui mélangent le vin avec le café pour y lire votre avenir, rien ne vaudra jamais la clairvoyance d’un chat gris.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Vous étiez partie en prenant la route du nord, vers la ville. Si le monde était plat, il suffisait de marcher en ligne droite pour rencontrer le vide.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-766427415122434035?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/766427415122434035/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/passeport.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/766427415122434035'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/766427415122434035'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/passeport.html' title='Passeport'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total><georss:featurename>Quebec, Canada</georss:featurename><georss:point>52.9399159 -73.5491361</georss:point><georss:box>44.135168900000004 -84.8861301 61.7446629 -62.212142099999994</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-366469541702371163</id><published>2011-08-01T19:01:00.001-07:00</published><updated>2011-08-02T07:43:46.688-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='fantastique'/><title type='text'>Sécheresse</title><content type='html'>Me voici. C’est moi qui se tiens au bord de la route. On pourrait presque croire que j’attends le bus. Sauf qu’ici, aucun bus n’est jamais passé.&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Les restes de la pluie croupissent dans les ornières de la route. L’air est encore humide et je regarde les blés lourds s’incliner. La brise est faible, mais l’air est frais. J’ai enfoncé mes mains dans les poches de mon jeans.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque j’étais partie de chez moi, tout était encore sec. Cela faisait des mois qu’on n’avait pas vu un ciel gris. J’étais partie au milieu de la nuit. J’avais piétiné les roses flétries de ma mère en sautant du toit. Il était très tard. J’étais partie comme ça, sans rien dire à personne, un sac à l’épaule et une voix insomniaque dans l’oreille qui me soufflait: vas-y court, va-t-en.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est ce que je lui avais raconté, assise sur le siège arrière de la minivan, les pieds sur une caisse de bières, le reste de moi coincé entre un sac rempli de linge sale et la cage d’un chat noir qui ronflait. Les rayons du soleil esquissaient des rayures sur son pelage. On aurait dit un fauve. « La pluie...Il était temps ». C’était le conducteur. « Hmmm...». Il avait la peau flétrie comme une fleur desséchée. Il conduisait, une cigarette lui brûlant les lèvres, les yeux nus, défiant le soleil de son regard de nomade.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je courais. C’était la nuit. Mes souliers soulevaient la poussière. Je fuyais la voix qui me soufflait sans cesse des mots à l’oreille, qui m’esquissait les chimères que je devais distancier. Surtout ne pas m’arrêter. Mourir a bout de souffle, les poumons éclatés serait une mort plus douce. J’avais chaud. Je voyais la lune briller. Aucun nuage pour l’ombrager. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je pouvais voir l’ombre du chat me guetter à travers la fenêtre de la minivan. Le policier disait quelque chose. L’ourlet de ses pantalons, habituellement couvert de la poussière des chemins, était détrempé. Il avait une dégaine de cow-boy, avec son chapeau. Le conducteur m’avait dit qu’il allait aux toilettes et me voilà devant ce cow-boy à trouver une histoire à raconter, expliquer pourquoi prendre un sac s’il était vide. Il avait les yeux jaunes d’un coyote malade. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Hier, j’ai rêvé que je fuguais de chez moi », avais-je dit Sammie en marchant vers l’école. Elle avait haussé les épaules, s’allumant une cigarette. Elle avait commencé une semaine avant. Elle avait déjà la dégaine d’une femme. Assise sur le parvis de l’enfance, je ne pouvais plus que la regarder s’éloigner de moi. « Et puis quoi ? », m’avait-elle demandée. J’avais baissé les yeux : « Il pleuvait ». Elle m’avait regardée, surprise. « C’est impossible », décréta-t-elle. Autant pointer un bâton de sourcier vers le ciel. Devant l’école, la pelouse était toute jaune.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’aurais voulu que tout cela soit un rêve. À trois heures du matin, le soleil paraissait encore trop loin. Les yeux enragés des ratons-laveurs dans le noir étaient blancs comme les phares d’un camion. Je les avais guettés toute la nuit, au frais entre les tiges de blé. J’avais la bouche sèche et je ne pouvais pas dormir. Trois heures du matin s’étendait devant moi, maigre et filiforme, une lueur méchante dans l’oeil.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le policier me fixait de ses yeux de carnassiers. Le conducteur s’était glissé hors des toilettes pour rejoindre sa minivan. Il était parti dans une bouffée de cigarette. « As-tu passé la nuit dehors ? ». J’avais haussé les épaules. Mes cheveux de terre et de paille me trahissaient. Il m’avait souri de ses dents pointues&amp;nbsp;: « La nuit, les épouvantails prennent vie, petite ».&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Devant la maison, mon frère se prenait pour un sorcier, secouant son bâton de pluie par-dessus les roses mortes de maman. « Tu perds ton temps », lui avais-je soufflé. Il avait haussé les épaules.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« La sécheresse ne peut pas durée pour toujours », avait affirmé Sammie, elle qui savait tout. « Mon père dit qu’il y a eu de la pluie à la campagne, hier ». Puis, elle avait ricané&amp;nbsp;: « Peut-être qu’il faudrait aller y chercher des nuages. Il faudrait quelqu’un qui court très vite ». Mes souliers de course avaient percuté le sol.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Me voici. C’est moi qui suis assise sur la banquette arrière, à me brûler la rétine à force de fixer le soleil. Aucun nuage en vue. Il fait très chaud. Le policier boit un cherry coke tiède. Par la fenêtre de la voiture de police, je peux voir un chat noir se faufiler entre les blés roussis. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soir venu, nous nous sommes assises sur le toit. Les yeux de Sammie brillent sous la lune. Elle tire sur sa cigarette. J’ai les lèvres fendues et les cheveux pleins de paille. Sammie joue avec le bâton de pluie de mon frère. Nous rêvons de descendre à la rivière et de trébucher dans les quenouilles. Nous parlons d’aller nous faire mordre par des sangsues, les jambes reposant dans l’eau vaseuse d’un lac. Sammie se retourne vers moi: « Et si on rattrapait la pluie ? ». Une voix se fait un nid dans mon oreille: vas-y court, va-t-en.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-366469541702371163?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/366469541702371163/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/secheresse.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/366469541702371163'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/366469541702371163'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/secheresse.html' title='Sécheresse'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total><georss:featurename>Quebec, Canada</georss:featurename><georss:point>52.9399159 -73.5491361</georss:point><georss:box>44.135168900000004 -84.8861301 61.7446629 -62.212142099999994</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-112135945910324699</id><published>2011-08-01T19:00:00.001-07:00</published><updated>2011-08-02T07:50:56.702-07:00</updated><title type='text'>Purgatoire</title><content type='html'>Six heures du matin passée dans le premier &lt;i&gt;diner&lt;/i&gt; trouvé sur la route. C’est l’heure où les nomades s’arrêtent un moment pour regarder le soleil se lever derrière les nuages gris. Je finis de lire le journal alors que tu regardes ton chocolat chaud refroidir sans dire un mot. Les naufragés n’ont jamais grand chose à se dire. Par la fenêtre, je peux voir l’épave fumante de la Vieille Fille échouée sur le terrain vague, derrière le restaurant. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Nous avions roulé toute la nuit comme des insomniaques. Pour éviter la fatigue, nous buvions du thé fort jusqu’à ce que nos estomacs nous fassent mal. La route était toute noire. Nous étions seuls dans la nuit&amp;nbsp;: capitaine et navigatrice pérégrinant sur une mer de poussière et d’asphalte cuit. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Panne mécanique&amp;nbsp;», nous a annoncé un camionneur; un garçon au teint rouge qui lorgne tes genoux éraflés du coin de l’oeil « Y faudrait appeler une remorqueuse...». Nous nous sommes aussitôt jeté sur le bottin téléphonique, mais pas l’ombre d’un mécanicien hante ce petit bout de terre. Nous sommes échoués sur une île déserte, nos âmes en pâtures à nos idées noires. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Comme nous n’avions nulle part où aller, j’avais recommandé du café. Tu avais sorti le jeu d’échec magnétique de ton sac. J’avais pris les noirs, tu avais pris les blancs. Tu as ouvert le jeu, puis je me suis allumé une cigarette pour mieux penser. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Si tu savais combien d’heures nous avions passées à jouer aux échecs, ta mère et moi. À l’époque de l’université, nous passions nos vendredis soirs à l’intérieur. Nous fermions les rideaux, faisions un doigt d’honneur au monde extérieur, mettions un pot de darjeeling à infuser et nous nous installions devant l’échiquier. Nous passions toute la nuit sur une seule partie, nous racontant des histoires de pirates et de hautes mers. Nous rêvions de voyages. La liberté chatouillait nos pieds de pantouflards. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Échec et mat dans trois tours&amp;nbsp;», as-tu dit. Avec tes cheveux toujours emmêlés, tu ressembles à ta mère. Je t’ai laissé gagner la partie. Je regarde la Vieille Fille expirer dans son coin et j’ai mal au coeur. L’asphalte a soudainement des relents de spleen. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Le plongeur se débrouille bien en mécanique&amp;nbsp;», nous a confié la serveuse qui nous a pris en pitié à partir du cinquième café. « Il pourrait jeter un coup d’oeil à votre camion après le rush du matin, si vous voulez. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La Veillie Fille a l’Amérique entière dans le corps, du sable du Chili aux plages froides du lac Ontario. À la mort de ta mère, j’ai brûlé tous mes livres et abandonné mes poissons rouges dans l’étang du voisin pour te traîner sur la route. Nous avions kidnappé la Vieille Fille derrière une épicerie. Un jeu d’enfant; un ami m’avait appris comment faire. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je surveille le plongeur qui a les deux mains plongées dans le ventre de la Fille. Il a de la graisse jusqu’aux coudes et jure parce que le câblage est comme un nid de serpent. Il commence à faire chaud. Je te regarde lire le journal, tes genoux pointant sous ta jupe. Le plongeur connaît la mécanique, mais pas la route. Lorsqu’il parle des routards, c’est pour souffler des histoires d’assiettes crasseuses et de sandwichs à moitié mangés. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La Veille Fille a poussé son dernier soupir à la première heure de l’après-midi. Le plongeur s’est gratté la tête avec sa clef à molette&amp;nbsp;: « Elle est bonne pour la casse.» Il a plissé les yeux en regardant la route, puis s’est tourné vers moi : « J’ai un ami qui vend des pièces, si vous voulez... »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En guise d'obsèques, nous avons poussé la Vieille Fille dans un ravin. Nos effets personnels tenaient dans nos sacs, plus une boîte de lait. Tu as retenu un sanglot. Le plongeur nous regardait, fumant une cigarette dans l’ombre : « Alors, vous voulez que je l’appelle, mon ami ? »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les voitures sont faites de tôles et jamais la route ne pourra sauver nos esprits tordus.&amp;nbsp; Nous nous sommes fabriqué un radeau avec les pièces d’une vieille Coccinelle et les sièges d’une Toyota. Pour survivre, il nous faudra atteindre le rivage de la prochaine grande ville. Peut-être y trouverons-nous de quoi nous faire une petite cabane à l'abri de la jungle urbaine, histoire de prendre le temps de soigner nos âmes gercées par le soleil et la poussière.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous sommes parties comme des ombres à l’heure où le ciel se teinte d’orangé. Sur le mur nord du &lt;i&gt;diner&lt;/i&gt; quelqu’un avait écrit&amp;nbsp;: « Bienvenue à la première heure de l’éternité. »&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-112135945910324699?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/112135945910324699/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/purgatoire.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/112135945910324699'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/112135945910324699'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/purgatoire.html' title='Purgatoire'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-8903253371967356997</id><published>2011-08-01T18:50:00.000-07:00</published><updated>2011-08-02T09:52:31.623-07:00</updated><title type='text'>Les vergers</title><content type='html'>Texte mal aimé :( &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;***&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Juillet est mort; on a empalé ses matins clairs sur un échalier de branches mortes. Les enfants ont écrasé les derniers grillons de leurs grosses bottes jaunes. Ils iront se coucher les pieds humides. Les miaulements des chats errants hanteront leurs rêves. Enfin, octobre se réveillera les yeux bouffis, un matin où le ciel ronflera sous un linceul grisâtre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;En octobre, l’odeur des pommes pourries hante les vergers, c’est le parfum du cidre chaud qui parfumera novembre. Mon souffle serré dans les mailles de mon foulard, je descendais l’allée des Macintoshs pour trouver un coin où lire tranquillement, loin des derniers glaneurs de la saison qui jetaient les fruits gâtés à leurs chiens. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’herbe était trop mouillée pour lire par terre. Au fond du verger se trouvait le banc, un vieux machin en bois qui avait dû passer sa jeunesse dans les rues ensoleillées d’une ville, à attendre le bus. Aujourd’hui, il était las, tout juste bon à partager ses souvenirs avec les mulots et à supporter un cul ou deux. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le prophète y était déjà assis, une casquette de tweed lui réchauffant la tête. Il regardait octobre fermenter au soleil. Il me salua, puis m’annonça que la fin du monde serait probablement pour novembre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pourquoi novembre? &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Parce que novembre venait après octobre. C’était le mois où l’on arrachait les squelettes de papier des fenêtres et où la neige était grise dans les rues de la ville.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le prophète n’aimait pas la ville, parce que la ville était un panier de fantômes où les derniers survivants avaient des clous au coeur. Il ne vivait pas trop loin de notre verger, dans une petite maison avec quatre chiens et un chat qui n’étaient peut-être pas le sien. Il possédait un champ de citrouilles. Les fins de semaine d’octobre, il venait les vendre ici. Entre temps, il offrait l’avenir à ceux qui avaient des sous noirs au fond des poches.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Oui, la fin du monde serait bien pour novembre. Alors que faire? Étendre le sang des chèvres sur nos portes? Écorcher des chats gris? &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Rien de ça, qu’il me répondit. Il se gratta le front, replaça sa casquette. Il faudra récolter les pommes, voilà tout. Profiter d’un dernier café chez Linda. En théorie, nos âmes sauront sauves.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ignorais que le prophète croyait aux âmes. Il haussa les épaules, m’avoua qu’il avait recommencé à fumer, parce que ça ne servait plus à rien. Mais comment pouvait-il être si certain?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Hier matin, le prophète était allé promener dans son champ avec ses chiens. Le matin avait été un peu pluvieux. Il avait glissé sur une citrouille, répandant ses entrailles dans la paille. C’est là qu’il y a vu la fin du monde. À présent, l’humanité tenait dans ces bouts de chair orange, tout juste bons à faire de la soupe. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le prophète dit qu’il était quand même un peu triste pour moi. J’étais jeune et il m’aimait bien, comme la fille qu’il avait un jour eue. Celle qui était allée se faire percer la lèvre en ville pour mourir le coeur troué. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Peut-être pourrais-je survivre un peu plus longtemps, m’avoua-t-il, les yeux pâles. Il ne fallait pas perdre de temps. Trouver des écureuils, leur casser le cou et les suspendre aux pommiers. Laisser l’odeur de la mort infuser les pommes gâtées et en faire du cidre. Y ajouter de la cannelle, un peu de muscade et le boire. Alors peut-être vivrais-je pour voir Noël. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À travers ses paroles, je l’entendais supplier juillet de renaître de ses cendres. Mais juillet était mort; on l’avait tué, ne t’en souvenais-tu pas, prophète? Il soupira, me dit qu’il était l’heure de rentrer, les chiens avaient sans doute faim.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les écureuils seront encore en vie demain, je n’avais pas l’âme d’une sorcière, je n’étais qu’une petite fille. Je mourrai dans la marre noire des derniers jours, comme tout le monde. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soir d’Halloween, j’étais allée me coucher sans pleurer. Il faisait froid. Sur le porche, les citrouilles brillaient encore. Leurs sourires brisés flottaient dans l’obscurité. Il ne faut pas les éteindre avant le matin, parce que ça porte malheur. Dehors, ont pouvais entendre les derniers enfants s’écorcher l’âme contre la nuit.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le lendemain, c’était jour d’apocalypse. Les rayons du soleil brillaient sur un fond pâle. Je n’avais pas pris le temps de déjeuner; j’avais enfilé mes bottes et couru jusqu’à la maison du prophète. Pendant la nuit, les garçons du coin avaient embroché les citrouilles sur les branches des arbres. La chair coulait, mais les sourires restaient. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le prophète m’attendait devant sa maison. Il me demanda combien d’écureuils avais-je tués. Aucun? Vraiment? Bon. Il frissonnait sous sa veste de laine. Autour de nous tout était silencieux. Pour un homme, il ne restait plus qu’à pleurer, me dis-je. Ou prier, ajouta le prophète. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il regarda l’horizon. Demain matin, qu’il dit, j’irai trouver un bidon d’essence et des allumettes et je mettrai feu à la ville, je ferai fondre tout les clous. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il disait cela en se tenant bien droit, défiant le vide, les yeux ombragés sous sa casquette. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Nous avions déjeuné ensemble. Il m’offrit un restant de tarte aux pommes en riant&amp;nbsp;: c’était la fin du monde, alors pour quoi s’en faire avec le sucre. Après avoir mangé, il fit un feu dans sa cheminée en fredonnant. Il faisait de plus en plus froid. Finalement, il me dit de rentrer chez moi, qu’il faudrait bien que je ramasse quelques chandails de laine et un bon manteau. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’étais rentrée en courant, battant les foins pourris de mes bottes. Les citrouilles ayant survécu à l’apocalypse se dressaient sur une clôture.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsque le monde sera enfin mort, les vergers resteront là, les branches d’arbres grises comme la cendre des villes et, quelque part, une vieille citrouille d’Halloween au sourire fondu. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La température avait baissé et j’étais rentrée chez moi toute tremblante. Ma mère me gronda, puis me dit d’aller mettre un chandail, pour l'amour de Dieu. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dans le verger arrivaient les derniers touristes de la saison. Des citadins. Ils achetaient des tartes et du cidre frais. Il n’y avait plus de pommes, mais les enfants allaient tout de même faire courir leurs chiens dans l’herbe mouillée. J’étais allée au fond du verger finir mon livre. En après-midi, il plut. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le soir, je suis allée me coucher plus tôt. Le vent sifflait entre les branches mortes de novembre. On avait assassiné octobre et pendu son squelette aux fenêtres des maisons. Les toits seraient blancs demain. Au salon, mon père ronflait devant la télé. Dehors, il fallait entendre le fredonnement solitaire du prophète qui trottait sur le chemin, balançant un bidon rouge au bout de son bras. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il glisse une cigarette entre ses lèvres et plonge une main dans sa poche, en quête d’un paquet d’allumettes.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-8903253371967356997?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/8903253371967356997/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/les-vergers.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8903253371967356997'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/8903253371967356997'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/les-vergers.html' title='Les vergers'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-1471924884017743807</id><published>2011-08-01T18:47:00.001-07:00</published><updated>2011-08-01T18:47:27.118-07:00</updated><title type='text'>Butane</title><content type='html'>&lt;i&gt;Je redoute l’hiver parce que c’est la saison du confort.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;-A.R.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;On a peint des mots sur les murs du village&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Le bonheur vous attend au détour de chaque prière&amp;nbsp;». Alors que je dessine dans un coin de la pièce, dehors on brûle des livres pour chasser le froid. Par la fenêtre, on voit de grandes flammes se dresser vers le ciel. Dans la cuisine, l’eau chauffe sur le rond alors que Percy s’est assoupie près du foyer électrique. J’attends la fin de l’hiver comme d’autres attendent le journal au bout d’une nuit blanche. &lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Le calme me pèse. J’ai envie d’aller rejoindre les autres dehors. Prendre une pile de vieux pamphlet pour aller les jeter dans le feu. Je voudrais sentir mes os se réchauffer jusqu’à ce qu’ils brûlent. Mais je sais que je n’irai pas. Le samedi, je ne sors pas brûler des livres avec les autres. Je ne vais jamais prier pour qu’on me délivre du froid. Je préfère rester chez moi à pécher, petite païenne en pantoufle, alors que ma fille dort sur le sofa et que la bouilloire rouillée siffle. Je dessine seulement pour passer les temps, pour oublier ce qu’il se passe dehors. Je n’aime pas la couleur de l’encre qui coule sous la chaleur des flammes, ni l’odeur du papier consumé. Au loin, on peut entendre un chien japper, puis mon sang se glace un peu plus sous ma peau.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Hier, la voisine m’a abordée. Elle m’a dit qu’elle brûlerait quelques Balzac ce soir. Ceux que son fils lisait à l’école à l’époque. Le samedi, c’est jour de messe et tout le monde va brûler l’espoir sur le bûcher. Le monde a froid, il n’y a plus de place pour les fictions. Plus jamais nos enfants n’invoqueront Télémaque ou le capitaine Nemo. Le monde est déjà assez effrayant sans toutes ces aventures comme des gouttes humides sur la carte de leur imagination. La voisine déplore tout de même ces sacrifices; son fils avait été un bien mignon lecteur du temps où on lisait encore. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Moi, je m’en fiche. Du temps de ma jeunesse, où le monde était encore chaud, je n’avais jamais posé les pieds dans une bibliothèque. Jamais on ne m’a lu de ces histoires avant l’heure du couché, jamais je n’ai sacrifié de ces pages jaunes aux belles heures de l’été. Chez moi, on ne lisait pas. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;On pourrait me prendre pour une femme modèle mais pourtant, moi et Percy avons notre petit secret. Alors que certains se cachent dans de glaciaux greniers pour lire Proust et que les chiens rôdent dehors, nous allons à la cuisine, nous fermons les rideaux et nous nous mettons à genoux pour communier au noir. C’est que nous portons notre trésor comme d’autres une croix inversée. Devant nous s’étalent d’étranges créatures: Clark Kent, Bruce Wayne, Peter Parker. Tous ces corps musclés, moulés. Tous ces rêves en cases. C’est obscène, trop édulcoré, vulgaire, mais ça nous plaît. Ça nous fait rêver; nous nous pourléchons les doigts de ce sirop épais. Pendant un moment, nous avons l’impression d’être réchauffées. Nous nous coupons les doigts sur les pages jaunies et rêvons d’un autre monde. Si la voisine le savait, elle nous écorchait probablement sur la place publique comme les sorcières que nous sommes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pour chasser les cauchemars qui viennent manger l’âme des enfants pendant la nuit, Percy nous a imaginé un nouveau prophète. Elle l’a appelé Capitaine Butane. C’est un grand homme en collants orange.&amp;nbsp; Il nous protégera des voisins et des chiens sauvages.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Il s’est mis à neiger. Par la fenêtre, j’aperçoit une petite fille qui traîne son père par la main. Son père a le visage long et fatigué. Ils remuent les lèvres. Je ne peux pas les entendre, mais je peux voir leurs paroles apparaîtrent dans de grandes bulles blanches&amp;nbsp;:&lt;br /&gt;LA PETITE FILLE- Il fait froid, je veux rentrer.&lt;br /&gt;LE PÈRE- Pas ce soir c’est la messe...&lt;br /&gt;LA PETITE FILLE- On ne pourrait pas brûler des livres à la maison? Ça nous réchaufferait mieux, non?&lt;br /&gt;LE PÈRE- Non.&lt;br /&gt;LA PETITE FILLE- Pourquoi? La fille d’en face, elle, elle ne viens jamais.&lt;br /&gt;LE PÈRE- Parce que c’est comme ça, viens...&lt;br /&gt;Le père entraîne la petite vers le feu. Elle tremble et sert entre ses mains un exemplaire de la Contesse de Ségur. Je suis heureuse d’être à l’intérieur, loin d’eux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je vais dessiner Capitaine Butane pour Percy. Il sera beau comme son père ne l’a jamais été. Il pourra nous amener loin d’ici, quelque part où il fait chaud. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dehors, les derniers incendiaires se sont rassemblés autour du feu. Je vois la petite fille y jeter son livre. Une autre gamine avec qui ma fille ne pourra jamais jouer. À la place d’histoires, on met des cendres dans la tête de nos enfants.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Percy remue dans son sommeil. Le vent se lève et fait frissonner les murs de la maison. Je vois un homme jeter du sable sur le feu; ils ont toujours peur de faire brûler le toit de la chapelle. Tout devient noir. À la lumière de ma lampe, je vois à peine les premiers traits de Capitaine Butane esquissés dans mon cahier. Il serait temps de monter à l’étage, sortir les couvertures de laine et se mettre au lit. Je n’aime par dormir. Je rêve toujours que les chiens sauvages emportent Percy au fond du bois. Je vais à la cuisine me faire une camomille. Près de la théière, quelqu’un à laisser traîner la mort-aux-rats. Je fais deux tasses et je vais les poser dehors: cette nuit, les chiens auront soif. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Percy s’est réveillée. Elle me demande ce qu’il se passe. La lumière de la lune danse sur ses joues et lui masque les yeux. Je lui montre mon esquisse de Capitaine Butane, puis lui murmure une histoire. Elle grogne et monte à l’étage; elle n’aime pas que je lui parle de chiens morts au milieu de la nuit.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;Au matin, si le vent tombe, j’amènerai Percy à la vieille librairie, celle où vend de livres à brûler pour y choisir de nouvelles bédés. Il faudra aussi acheter une nouvelle bouteille de mort-aux-rats. Nous dessinerons des personnages sur le mur du salon. Des méchants aux doigts griffus et aux sourires carnassiers, de jolies femmes aux longs cheveux et, dominant la pièce, Capitaine Butane, tout souriant. Il nous protégera du monde et nous pourrons enfin avoir un peu plus chaud.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Demain, sur les façades des maisons, il sera écrit: “Une prière est votre laissez-passer pour le bonheur.”. La voisine criera en découvrant un chien mort sur son perron. Les larmes aux yeux, elle nous pointera du doigt, moi et Percy et nous traitera de sorcières.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mais les sorcières, contrairement aux livres, ne brûlent pas. Ils auront beau asperger notre maison d’essence, de joindre les mains et prier pour nos âmes racornies par le froid, rien n’y fera. Sur le mur du salon se dressera toujours le sourire de Capitaine Butane, veillant sur nous comme un livre ne l’aurait jamais fait.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-1471924884017743807?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/1471924884017743807/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/butane.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/1471924884017743807'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/1471924884017743807'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/butane.html' title='Butane'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-3831785850391657582</id><published>2011-08-01T18:43:00.000-07:00</published><updated>2011-08-01T18:45:16.555-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='fantastique'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='apocalypse'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='horreure'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='nouvelle'/><title type='text'>Tasséomancie</title><content type='html'>&lt;i&gt;II me semble, bercé par ce choc monotone,&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Pour qui? - C'était hier l'été; voici l'automne&amp;nbsp;!&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C. Baudelaire&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;i&gt;But he was unmoved, and cried: "If I am mad, it is mercy! May the gods pity the man who in his callousness can remain sane to the hideous end!"&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;H.P. Lovecraft&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La pluie aura tôt fait de ronger les fondations de notre village. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Ce matin, c'est comme si le soleil ne s'était jamais levé. Les ornières boueuses, avec une dégaine de bouches béantes, avalent mes bottes. Ma voiture est en panne. Je suis en retard et je cours, défiant une bourrasque nordique. Mes mains enfoncées dans les poches de mon parka, je n'ai même pas salué les vieux du village, emmitouflés dans la chaleur électrique du café Calamité. Ils avalent un café noir avec les nouvelles du jour, une main jaunie secouant une cigarette. Ils ne regardent même plus la jeunesse courir. La jeunesse va trop vite, portée par la houle. Les vieux n'ont nulle part où aller, alors ils craquent leurs jointures arthritiques, se servent un deuxième café et attendent l'apocalypse, car il fait assurément un temps de fin du monde. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le froid a eu raison de mes os et je m’arrête au dépanneur, essoufflée, prendre le journal avant d'arriver au travail. La bibliothèque peut m'attendre un peu plus longtemps.&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Pas un client ce matin...» Grogne le commis en me tendant ma monnaie. Derrière lui, la télévision tousse les nouvelles et crache une friture inhabituelle.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le temps d'arriver à la bibliothèque, la pluie a fait couler l'encre de mon journal. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Je n'ai vu personne, mais je suis pas descendue en ville ce matin. Ma voiture est en panne.&amp;nbsp;» &lt;br /&gt;Assise à mon bureau, je joue avec le bouton du vieux transistor. La friture fait écho à la pluie qui frappe à la fenêtre de la bibliothèque où mon parka est occupé à sécher. Le client fixe ma main nerveuse sans dire un mot. &lt;br /&gt;« Je suis désolée...», ai-je dit.&lt;br /&gt;« Votre radio est brisée. » &lt;br /&gt;Il parle sans doute de l’antenne, depuis longtemps remplacée par un cure-pipe tordu. Le poussiéreux appareil a l'apparence d'une momie exhumée d'un cimetière mexicain. &lt;br /&gt;« C’est une radio pour écouter la météo agricole. », ai-je expliqué sans quitter l’aiguille des yeux. &lt;br /&gt;« Il pleut, c'est tout. » &lt;br /&gt;J’éteins l’appareil, laissant le silence se glisser entre les fissures des murs. En tendant l’oreille, on peut entendre les fantômes des lieux souffler des citations baudelairiennes entre les rangées. &lt;br /&gt;« Je dois rentrer chez moi avant l’orage. », a marmonné le client en jouant avec ses clefs.&lt;br /&gt;Ses bottes humides claquent sur le parquet. Je reste assise sans bouger. Sous le ciel noir, la bibliothèque est comme une tombe, l'atmosphère lourde de la poussière des livres désuets.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au premier coup de tonnerre, mon coeur a cogné juste un peu plus fort.&amp;nbsp; &lt;br /&gt;L’orage nous a apporté un front froid. Un froid humide qui rampe sous la laine des chandails et qui vous mange les os. Je mets de l’eau à bouillir, histoire de me raviver les entrailles. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;Une femme aux cheveux gris entre dans la bibliothèque avec la pluie. Ses bottes dégoûtent sur le plancher. De la rangée F-G, je peux voir l'eau se faufiler entre les lattes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ses doigts courent sur les colones des livres. Elle en choisit un et va s'asseoir à une table mal éclairée. Il pleut si fort que j’imagine l’océan voisin débordé et nous avalés d’une seule lampée, réduisant notre village à une flaque de boue.&lt;br /&gt;« Vous m’offrez du thé ? » sa voix enlace l'averse.&lt;br /&gt;&amp;nbsp;Ses yeux sont d’un vert marécageux. &lt;br /&gt;« Très bien ». &lt;br /&gt;Il reste un peu d’Earl Grey au fond d’une boîte de métal rouillée. Je lui sers une tasse et viens m’asseoir en face d’elle. &lt;br /&gt;« Sale temps...»&lt;br /&gt;Elle me fixe de ses yeux palustres. &lt;br /&gt;« En échange du livre, je lis vos feuilles », répond-elle en désignant ma tasse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ses mains sèches se cramponnent à la couverture d'un ouvrage que je ne reconnais pas. Il semble neuf, de ceux pour lesquels il faut débourser deux dollars pour louer, même avec la carte. Ses doigts sable sont striés de crevasses où aboutissent des ongles friables, rongés par le vent. Elle m’arrache la tasse des mains sans attendre ma réponse et remue son contenu trois fois. Je la regarde hésiter un moment, puis froncer les sourcils, l'air opaque d'une créature de la pluie&amp;nbsp;:&lt;br /&gt;«&amp;nbsp;Vous n'avez aucun futur devant vous, aucune vieillesse pour vous attendre&amp;nbsp;». Sa voix exhume des relents funestes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle abandonne la tasse sur la table et quitte la bibliothèque, fuyant sans doute mon sombre destin. Dehors, le vent hurle comme un chien alors que le reste du thé refroidit. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je me suis arrêtée au café Calamité pour téléphoner au garagiste. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Pas besoin d'insister&amp;nbsp;», grogne le patron « l'orage a abattu la ligne. »&lt;br /&gt;Je soupire, gardant ma pièce pour une meilleure fortune. Je dois marcher jusqu'à chez moi et les nuages ne m’offrent aucun répit. Il se fait tard.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les vieux m'épient de leurs yeux voilés. D'un signe, ils m'offrent une tasse de café.&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; «&amp;nbsp;Pour réchauffer. » Les poumons dans les nuages et les yeux dans le passé, la météo n'a plus aucune importance pour eux. Plus jamais les robes pastel de mai ne pourront les désattrister. Comme les ruines d'un monument, ils passent leurs journées sans bouger, à compter les heures en tirant les cartes et en empilant les tasses de café en une pyramide ivoire. Lorsqu'il faut rire, ils embêtent le chien du patron. À cette heure, ils jettent un coup d'oeil à l'obituaire frais de ce matin, racontant les morts d'amis depuis longtemps oubliés&amp;nbsp;:&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Certains disent que c'était une crise du coeur. »&lt;br /&gt;« D'autres, une embolie. »&lt;br /&gt;« J'ai entendu dire que c'était un caillot au cerveau. »&lt;br /&gt;« Ou peut-être les reins. »&lt;br /&gt;« Qu'importe, qu'importe...», souffle le plus vieux en tirant sur sa cigarette. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les mots du gourou les ramènent au silence. La tête baissée, ils contemplent le destin inutile des disparus. Caché sous la table, le chien ne les quitte pas du regard. &lt;br /&gt;Les rues sont désertes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Avec un ciel bleu, peut-être le matin m’aurait paru moins féroce, ai-je pensé en m'aventurant dehors. Mais le ciel est toujours noir, tordant ses nuages pour en faire couler une pluie d'encre. Je ressers le capuchon de mon parka sur ma tête. Le monde n'est plus que terre mouillée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je jette un coup d'oeil à ma voiture en soupirant. Sa carasse, comme un crabe mort, repose sous le grand chêne.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le village est blotti près de l'océan que je peux entendre d'ici. Habituellement, l'océan est comme un animal sauvage qui dort ou qui rugit, mais aujourd'hui, il écume comme dans un cauchemar lovecraftien. Ici, l’océan n'est jamais bleu, toujours gris.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je vais chercher le journal dans ma boîte aux lettres, pour ensuite rentrer à l'intérieur en courant. Les nouvelles ne parlent que de météo, je retourne les pages en vitesse, comme pour chercher un coin bleu auquel m'accrocher. C'est la quatorzième page qui m'arrête dans mon élan. La photo montre une casquette bleue qui flotte dans l'eau grise.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;On ne parlait pas de noyade, seulement d'une disparition.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C'est la deuxième fois qu'un évènement étrange se produit ici. Devant moi, l'océan se tient, insondable. Au sommet de la falaise, on a dressé une petite croix blanche qui peine contre les intempéries, des fleurs pourries couchées à son pied. Pour le village, le disparu est déjà mort. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La première fois que des gens sont morts sans raison, l'encre et les rumeurs ont coulé au village des jours durant. Je n'habitais pas encore ici lorsque cela s’est passé. Le vieux m'ont tout raconté, un soir d'octobre où il n'y avait rien d'autre à faire que de se raconter des histoires de fantômes. Un jour, il y a environ dix ans, un homme en a eu assez de toute sa famille et, pendant qu'ils dormaient, a infusé ses parquets de gazoline , respirant le silence une dernière fois. Puis, il est descendu chercher les allumettes à la cuisine . Le braisier a vociféré pendant des heures. D’ailleurs, on raconte qu'une odeur de cendres chaudes hante toujours les décombres.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;De cette histoire, aujourd'hui, il ne reste plus que des fragments de conversations impudiques. Celles qu'on attrape au passage de la terrasse du restaurant St-Auger, les soirs d'été. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Bien sûr que c'est une noyade. », a dit mon collègue en jetant une boîte de journaux au recyclage. « C'est tellement mouillé dehors. Il a glissé, il est tombé. C'était le cousin d'Arnaud. »&lt;br /&gt;« C'est pour ça que tu le remplaces aujourd'hui?&amp;nbsp;»&lt;br /&gt;« Hmm, hmm...&amp;nbsp;»&lt;br /&gt;« Tu crois pas que c'est un suicide ? » &lt;br /&gt;J'arrête d'estampiller mes livres un moment.&lt;br /&gt;« J'en sais rien. »&lt;br /&gt;Le samedi est le seul jour où nous sommes deux à travailler à la bibliothèque. Mais aujourd'hui, personne ne viendra. Face à la mort, rares sont ceux qui pensent à lire. Je continue d'estampiller mes livres. Au creux de ma main, je peux sentir ma ligne de vie vaciller.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&amp;nbsp;« C'est vraiment un temps à ne pas mettre un chien dehors », dit le propriétaire du café en versant de l'eau chaude sur les feuilles.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le thé doit infuser comme si mes jours n'étaient pas comptés. Je m'assois à une table. Couché loin des vieux, le chien me jette un coup d’oeil. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les jours de grande pluie, il faut garder les chiens à l'intérieur. Lorsque la pluie mouille le sol et que les briques des maisons ruissellent, le vent emporte toutes les odeurs du monde. À travers les rues sans parfum, les chiens sont comme des aveugles. Le museau en l'air, ils ne reniflent plus que l'air sauvage du nord. Il fait froid, la pluie sent l'Arctique et les rêves cryogéniques. Les odeurs du bercail se sont évaporées et les chiens ouvrent les yeux pour se réveiller dans un monde inconnu. La voix du maître qui appelle alors son nom se mêle aux cris du vent et plus jamais le chien ne reverra sa maison.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les chiens abandonnés sous la pluie mourront sans doute de faim, au fond d'une ruelle à quelques kilomètres de la maison. Ils mourront sous les yeux moqueurs des rats qui se nourriront de leur corps rachitique. Ou peut-être mourront-ils écrasés sous les roues d'un camion, qu'importe.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Ce n'est pas une allégorie, c'est la réalité », insiste le propriétaire et les vieux hochent la tête avant de retourner à leurs cartes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le sommeil s'évade.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Trois heures vingt, indique mon cellulaire. Mon réveil dort parce que la tempête a fait céder les lignes électriques. J'allonge mes jambes et laisse la froidure entailler mon corps comme un vieux tronc. À la lueur de mon téléphone, j'observe les lignes de ma main danser comme des ombres. Je peux voir de grosses gouttes s'écraser sur la fenêtre et y esquisser des ruisseaux. On dirait Nelligan en octobre. Mais trois heures du matin n'est pas heure à évoquer les poètes morts; on risquerait de les réveiller. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C'est un cauchemar qui m'a tirée de mon sommeil. Un de ces cauchemar qui s'évapore dès que vous écartez les paupières, vous laissant un goût de métal sur la langue et un bourdonnement dans les oreilles. Je me souviens seulement d'un lac glacé, ou peut-être de quelque chose de bleu sur la neige.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le sommeil n'est plus qu'une chimère. Pour ignorer la tempête, il me faudra lire jusqu'au lever du jour.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je retourne sur les lieux du crime. Là où l'homme a fait brûler sa famille. Un bidon d'essence traîne près des ruines. Il me serait si facile, j'ai pensé, si facile d'asperger le village de gazoline et de gratter une allumette pour tout faire flamber comme un mauvais rêve. Mais le village est un âtre souillé par l'averse, rien ne pourra plus jamais y brûler.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une petite croix blanche veille près des décombres. Sous la pluie, la peinture écaillée s'estompe, mais le bois résiste. Plus personne ne posera de fleurs à ses pieds. Le village a maintenant un nouveau disparu à pleurer. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À l’époque, la maison se tenait au milieu d'un champ de mauvaises herbes. J'imagine les enfants qui y ont joué, un été où le soleil brûlait la terre et faisait cuire les escargots. On entendait leurs pas nus qui résonnaient au rythme de leurs courses, c'était en fait le son des clous qu'on enfonçait dans de petits cercueils en cèdre. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sous une planche pourrie, je remarque une montre dorée qui prend l'eau. Je la ramasse, l'essuie avec ma manche, puis la glisse dans la poche de mon parka. Elle dégage une odeur de cendres chaudes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Arnaud a eu un accident hier », dit le propriétaire.&lt;br /&gt;« Il est mort », ajoutent les vieux.&lt;br /&gt;Sous la table, le chien soupire.&lt;br /&gt;« Disparu », dit l'ancien en exhalant un nuage gris « on a seulement retrouvé sa voiture »&lt;br /&gt;« Vide », disent les vieux en coeur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C'était à Arnaud de garder la bibliothèque aujourd'hui. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les pages du journal sont gondolées. Cette fois, le disparu s'affiche dans mon esprit avec des yeux sombres et une barbe mal rasée. Les vagues rictus des morts anonymes se sont effacés.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur la table, le transistor grésille, emplissant le silence mortuaire. Le journal raconte qu'on a retrouvé sa voiture près du champ de maïs, vide. On raconte que la perte de son cousin l'aurait rendu fou, qu'il se serait crucifié au milieu du champ, son sourire brisé et son regard vitreux comme un épouvantail pour faire peur aux corbeaux. À la une, on montre une voiture stationnée près d’un champ, vide. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En tournant la page du journal, je me suis coupé la main.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ma robe a une odeur de naphtaline. À la cuisine, les voix feutrées sont ensevelies par les plaintes du vent. La famille renifle en silence, enterrant son disparu sous les mouchoirs et les derniers souvenirs. Je sers un tasse de thé à celle qui revêt ses vêtements noirs à la manière d’une veuve.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En face de moi, la fille d’Arnaud guette son thé en silence. Je peux voir ses yeux frémir à l’idée de s’y noyer. Son regard est fragile, celui d’une petite créature arrachée au néant par des parents qui tenaient trop à la vie. L’enfant qui aurait dû mourir est née en rêvant de l’abîme. Elle a des yeux noirs de sorcière qui vous plongent dans les gouffres de l’enfer si vous y risquez un coup d’oeil. À l’école, la marmaille a plus d’un nom pour ces enfants.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Par-dessus nos tasses de thé, nous échangeons un regard. Je voudrais y reconnaître une soeur, caresser l’idée d’être moi aussi une de ces enfants sauvages aux lèvres sanguines qui se jouent de l’apocalypse comme d’un petit animal.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mais je regarde l’abîme et l’abîme se détourne.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Tous les villages comptent une de ces femmes. La nôtre est lycanthrope. Les soirs de pleine lune, j’entends son rire nimbé par la nuit. Les vieux racontent qu’elle passe les nuits de pleine lune pieds nus dans la forêt boréale à faire peur aux chats sauvages. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Tu es morte. », accuse-t-elle du parvis de sa maison, le doigt pointé vers moi comme les restes d’un oracle. Sa voix déchire la pluie. Je veux m’approcher pour lui faire entendre mon coeur, mais elle me repousse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Il ne faut plus laisser d’enfants naître au village&amp;nbsp;», souffle-t-elle. Il faut avorter les embryons, empoisonner les bébés, étouffer les enfants. Qu’importe les griffes des cintres rouillés, la bouillie gâchée ou le mauvais augure. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les enfants sont l’avenir, or nous avons laissé l’avenir mourir sous la pluie.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le tic-tac de la montre court dans la bibliothèque. Je laisse le temps trotter librement entre les rangées vides. Assise à mon bureau, je tourne et retourne une tasse de thé entre mes mains, essayant d’effacer mon destin. Mais, selon le grimoire déniché sur une poussiéreuse tablette, c’est toujours la mort qui se dessine à travers le marécage de mes feuilles.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Par la fenêtre, j’aperçois la silhouette drapée du propriétaire qui erre dans la pluie comme une âme perdue. En guise de lanterne, il tient une lampe de poche. Sa voix écorchée par le froid se perd dans le vent.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« J’ai tué ma femme, je crois ». Le client marmonne, tord ses doigts de vautour. &lt;br /&gt;Il est apparu comme un spectre dans la bibliothèque avec ses bottes boueuses, le regard antédiluvien. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je le regarde en silence, ma main tremblant près du téléphone qui ne fonctionne plus. &lt;br /&gt;Il me parle d’une fenêtre cassée, de la pluie qui ruine le tapis, du sang qui ne paraît pas, de son âme fissurée et de la mort qui guette. Un cauchemar tiré d’une esquisse d’Otto Dix. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Elle est partie sans moi », soupire-t-il et le vent siffle. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je le regarde partir comme il est venu, porté par le vent, puis englouti par la tempête. Sur le bureau, ma montre s’est arrêtée, morte de peur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Les livres mentent », marmonne l’ancêtre en tirant sur sa cigarette. Les vieux acquiescent.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je secoue la tête, soupesant l’encyclopédie dérobée à la bibliothèque comme un précieux grimoire.&amp;nbsp; &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Selon l’encyclopédie, c’est Saint-Augustin qui fit le baptême terminal de nos âmes mortelles. Un matin, les prophètes l’avaient écrit, nous nous lèverons pour servir un dernier café noir aux morts qui s’éveilleront au bout d’une longue nuit. Les Grecs, eux, parlaient de l’apocalypse comme d’une révélation, la vérité enfin livrée à nos yeux affadis.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Les livres mentent », répète l’ancien, la voix rugueuse.&lt;br /&gt;« Pas la tempête », ajoutent les vieux.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La pluie est devenue neige mouillée. Au sol, les flaques de boue sont des mares glacées. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Assise sur le perron de ma maison, la neige traverse mon parka jusqu’à mes os. Mes cheveux en cyclone, je bois une dernière tasse de thé. Je veux voir le paysage boréal recouvert par la neige comme une veille de Noël. Mais c’est de la cendre humide qui tombe, qui donne au ciel une allure séculaire. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;S’il fallait que le monde éclate demain, il y aurait l’éclipse pour nous veiller et des adieux lancés comme des bouteilles à la mer. Dans le ciel, les prières voleraient en V à la manière des oies nordiques pour percer la tempête. Au coin des rues, les charlatans nous vendraient des arches de Noé au prix de quelques âmes encore vierges.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je regarde le ciel et j’ai mal au coeur.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Petite, ma mère aimait me dire que j’étais née en tombant par terre et c’était pourquoi j’avais le dos du nez un peu tordu.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Lorsqu’on est né en s’écrasant au sol comme un avion, la fatalité vous suit telle une ombre. Dans la cours d’école, les petites gitanes qui lisaient les lignes de ma main avaient le regard vacillant, et refusaient, entre deux hoquets, de me révéler mon avenir. Les garçons me fuyaient après un baiser à cause de cette mélancolie qui rendait mes lèvres amères. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Depuis ma naissance, je passe mes journées à survivre, m’accrochant au fil de ma vie, montrant les dents aux Moires comme un animal blessé. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La grêle bat la fenêtre.&lt;br /&gt;« Si je ne vois pas le soleil bientôt, je vais devenir fou. »&lt;br /&gt;Il range une petite flasque dans la poche de son veston. Je n’ai jamais vu mon collègue boire auparavant. Je frissonne. J’ai la gorge sèche et un arrière-goût de thé qui flâne sur ma langue.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le vieux m’ont offert les clefs du gros camion qui, à l’ordinaire, passe ses journées à dormir dans la ruelle avec les chats errants, derrière le café. Le vétuste moteur grogne et tousse alors que les pneus s’enfoncent dans la boue. J’ai les mains serrées sur le volant. Je veux rejoindre le village voisin pour voir s’il y a de la lumière aux fenêtres des maisons. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À mi-chemin, une figure encapuchonnée me barre le chemin. Les freins de mon camion gémissent. D’un pas lent, la camarde s’approche de ma fenêtre. Son ciré est noir et ses yeux jaunes : « Faites demi-tour. Il n’y a rien à voir par là. ». Je peux voir ses doigts blancs pendre sous ses manches.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Je ne fais pas demi-tour. Je mets le camion en marche arrière, puis j’écrase l’accélérateur. Le moteur bondit comme un animal traqué. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À la bibliothèque, le monde me paraît un peu plus paisible. Le cadran éteint de la montre me surveille dans l’obscurité. Je hume l’odeur de cendres un instant et me laisse bercer par la friture du transistor. Parfois, les grésillements s’éclaircissent et une voix humaine parvient à percer les parasites. Inondations...Pluie se transformant en neige...Routes bloquées. Les mots bondissent sur les ondes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quelque part loin d’ici, les gens boivent et ignorent que la terre n’est plus qu’un couffin abandonné au parvis de la fin des temps. Bientôt, la folie les atteindra comme un poison et ils oublieront tout.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pendant ce temps, je ferai cuire ce qui reste des livres dans la grosse fournaise, j’en glisserai les restes dans une enveloppe en papier kraft pour les offrir en héritage à ceux qui nous survivront. Les livres n’auront pas su sauver nos âmes mortelles. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’affronte la tempête. Le capuchon serré sur ma tête. Mes yeux nimbés par l’insomnie sont rouges comme le sang qui sèche dans mes veines. Ma peau est trempée, moisie par l'humidité, mes ongles cassants, jaunes comme les pages d'un vieux livre. J'ai les lèvres bleues, très froides. Mon parka, troué comme les voiles d’un vaisseau fantôme, n’aura pas survécu aux intempéries.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La neige aura tôt fait de ronger les os de mon corps.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Au café, les vieux fument et jouent aux cartes, le propriétaire range des tasses en silence. Sous la table, il n’y a plus de chien. J’enlève mon parka et je les rejoins. On m’offre du café que je refuse.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’ancien tire sur sa cigarette, me surveille du coin de l'oeil&amp;nbsp;: « Ma pauvre, ton coeur est atteint par l’hiver. » &lt;br /&gt;Pour les vieux, c’est la pire des tare. Ils frémissent et secouent la tête, regardant la jeunesse qui s’érode contre la tempête alors qu’eux, vieux rocs, résistent et demeurent infrangibles malgré les douleurs arthritiques. L’ancien écrase sa cigarette, se penche vers moi et me regarde droit dans les yeux&amp;nbsp;:&lt;br /&gt;« Personne ne parle le langage de la mort. »&lt;br /&gt;Je secoue la tête, évoquant de vieux shamans secouant des ossements au clair de lune, des ancêtres battant un tambour, pieds nus dans le désert et toutes ces sépultures dressées contre le vent. Je peux voir les scènes mortuaires danser dans la fumée bleuâtre du café. Les vieux s’agitent, rappellent de leur voix grinçante tous ces jours passés à compter les amis tombés comme des soldats au front. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai froid. L’ancien balaie de la main toutes nos balivernes d’enfants effrayés et nous invite à jouer aux cartes. Le propriétaire nous rejoint et bientôt, nous écoulons nos dernières heures à jeter notre chance à tous les vents. Les mains enflées des vieux brassent les cartes, les yeux revivent leur jeunesse à travers des histoires dont la fin à été oubliée au fond d’un verre de bourbon.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;C’est d’abord un coup de vent qui nous fait sursauter. La porte cède, laissant la neige pénétrer à l’intérieur du café. Nous croyons reconnaître le hurlement d’un chien, mais c’est une silhouette ruisselante qui se tient dans l’embrasure, son corps tuméfié se détachant comme un point bleu contre le ciel gris. Son regard vaseux porte tous les secrets de l’océan.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un lourd silence s’immisce entre nous, se glisse dans nos veines pour paralyser nos coeurs.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Face à nous, l’ancien esquisse un sourire, étire ses muscles douloureux et allume une ultime cigarette&amp;nbsp;:&lt;br /&gt;« Il semble bien se porter, pour un noyé je veux dire. »&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-3831785850391657582?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/3831785850391657582/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/tasseomancie.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/3831785850391657582'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/3831785850391657582'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/tasseomancie.html' title='Tasséomancie'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total><georss:featurename>Quebec, Canada</georss:featurename><georss:point>52.9399159 -73.5491361</georss:point><georss:box>44.135168900000004 -84.8861301 61.7446629 -62.212142099999994</georss:box></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-4798112843274847629</id><published>2011-08-01T18:40:00.001-07:00</published><updated>2011-08-01T18:40:39.054-07:00</updated><title type='text'>La jarre à biscuits</title><content type='html'>Sous le sapin, la crèche de ma grand-mère. Joseph a les cheveux qui disparaissent sous un drôle de chapeau. On dirait un cowboy, prêt à disparaître avec le soleil couchant. Marie, les joues rouges, regarde un enfant couché sur la paille, mort de froid. Son corps de plastique luit sous les lumières de Noël. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Ce soir, la nuit de décembre dessine des barreaux de frimas aux fenêtres de la maison de mes parents. Des chaussons sèchent près du feu qui dévore les dernières heures de la journée. C’est la veille de Noël. Les fillettes sont à genoux, pas une prière n’effleure leurs lèvres rouges. Il y a des jouets sur le tapis, une étoile au plafond et cette maudite crèche sous le sapin. Les adultes sont dans un coin, occupés à refaire leur vie au fond d’une bouteille de mauvais porto. Soudain, la vieille déclare que les prières vont au paradis. Une des petite l’a regardé en se mordant la lèvre. «&amp;nbsp;Où c’est le paradis, Mamie?&amp;nbsp;» Ses petits yeux brillent comme des étoiles. Je veux l’étouffer, la voir se noyer dans la limpidité de son regard.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Petite, si le paradis existe, il est loin d’ici. Les premières neiges de Montréal n’ont rien à envier à la blancheur des nuages. Mais Dieu n’a créé ni de premières neiges, ni de paradis. Il y a longtemps qu’il est allé en enfer pour ses pêchers. Laisse-moi te raconter.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce matin, je m’étais réveillé sans penser à elle. J’avais prié très fort toute la nuit pour que le soleil, sur la neige du matin, aveugle ma mémoire. J’avais traîné mes pantoufles à la cuisine pour faire du café. J’avais relu un vieux journal daté de février dernier, celui qui traînait sous le toaster. Sur la première page, des gens qui pleurent, un lac glacé. Sur l’étagère de la bibliothèque, entre Camus et le catalogue Sears, des enfants aux joues toutes rouges patinaient sur une carte d’invitation. Maman me l’avait envoyé la semaine dernière. Depuis que j’étais seul, j’avais lu tous les livres de ma bibliothèque. Ce matin, il n’y avait plus rien à lire. Pendant que mon café refroidissait sur la table, je me suis décidé à regarder la carte.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Dieu est un chien attaché à une niche et si le diable existe, il se cache dans le regard des filles. Dans le bruit de leurs petits pas sur les planchers froids, dans le soleil qui fait briller leurs cheveux, dans le rouge de leurs bouches moqueuses. Avant de&amp;nbsp; connaître Léonie, je vivais plus ou moins seul. J’avais passé ma vie à regarder les gens courir. Moi aussi, je courrais. Je cherchais un p’tit bonheur. De ceux qui fondent sur la bouche, qu’on peut ranger comme un secret au fond d’une jarre à biscuits. Un jour, j’ai trouvé une fille au fond d’un parc. Elle pleurait. Je lui avais fait la promesse de la garder contre moi pour l’éternité, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Évidemment, j’avais menti. Elle finit par nous quitter un bon matin. Léonie ne l’avait pas vu partir, elle dormait encore. Ce qui était resté de sa mère? Je l’avais laissé pourrir dans le paquet de biscuits aux raisins, celui que personne n’ouvre jamais.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Comme Joseph, je m’étais marié un beau jour, à une garce qui ne s’appelait pourtant pas Marie. Nous formions une famille. Au mariage, maman avait pleuré. Jamais elle n’aurait cru que son fils, la tapette, pourrait un jour se trouver une fille. Aujourd’hui, elle ne m’en veut plus de l’avoir laissé partir. La preuve: elle m’invite toujours au party de Noël. Dans sa carte, les vagues cursives s’enchaînaient comme un chemin de croix.&amp;nbsp;Elle disait qu’elle m’aimait et, que, sans Léonie, ce ne serait pas pareil. Tu parles.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les filles sont toutes des putes, ma mère la première. Si le diable existe, c’est une femme et Dieu est un chien qui dort à ses pieds. Ces démons, on les croise dans les rues et leurs cheveux effleurent nos doigts, nous coupent la peau. Petit, j’avais peur d’elles, c’est pourquoi on m’appelait la tapette.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sans Léonie, je n’ai plus de famille. Sans son air maladroit, sa dent cassée, ses cheveux trop frisés, l’air dégoûté qu’elle faisait lorsqu’elle devait embrasser maman. L’oeil de Léonie éclairait l’hiver. C’était mon p’tit bonheur. Maman et ma grand-maman insistaient souvent pour qu’elle les accompagne à la messe de Noël. Lorsqu’elle en revenait, Léonie me décochait un sourire, énumérant tous les gros mots qu’elle avait glissés dans ses prières. Non, maman avait bien raison, sans Léonie, ce ne sera jamais la même chose.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce soir, c’est donc la vieille de Noël. Ma grosse cousine danse avec son copain, un petit con aux cheveux en paille qui ne fera pas long feu. Je vois le corps des femmes qui brillent parce que c’est Noël. Les petites s’agitent, chuchotent quelque chose. Leurs souliers vernis se tordent sous leurs jupes, les yeux sont limpides, les lèvres débordantes de fiel. Elles regardent l’oncle qui les regarde, qui cherche quoi dire. Je veux les ignorer. Les ignorer ou leur bander les yeux, oublier l’eau froide qui coule dans leurs veines. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sur la cheminée, une photo de maman et papa. Papa est un vieux roc érodé par la mer, il ne sourit plus. A-t-il perdu une Léonie? Qui sait. Il a enfermé son silence dans une boîte à soulier, cachée sous son lit. Ce soir, il dort sur le sofa. Il a renversé du porto sur son pantalon. Ma mère le gronde comme un chiot. L’oeil de mon père flotte dans la graisse de dinde: «&amp;nbsp;Les femmes...» Tu l’as dit, papa.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Petit, mes pires Noëls étaient bordés d’herbe verte. Lorsque la neige tombait enfin, maman nous attachait des patins au cou. Papa, grognant à travers son foulard, nous emmenait patiner. Mes frères, fiers guerriers des hivers canadiens, se jetaient sur la glace pour jouer au hockey. Moi, je me couchais sur le lac, attendant le froid qui fend la peau.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les petites sont parties embêter le chat. Je me retrouve seul sur le sofa, personne pour me tenir la main, pour me répéter : “Avec le temps, tu sais...”. Sous le sapin, dans une crèche, un petit enfant tremble dans une mangeoire. Pourquoi Marie ne le prend-elle pas sur son ventre? Pourquoi ses seins, gorgés de lait chaud, sont-ils couverts? Peut-être déteste-t-elle son enfant. “Il ressemble à son père” disent les trois oncles qui ont apporté des cadeaux. On a violé Marie, on lui a donné un enfant qu’elle laisse mourir de froid dans une grange. Si l’enfant avait été aimé, la bonne nouvelle se serait propagée dans un grand rire, elle aurait eu un goût d’amandes et de lait frais. Parfois, les enfants sentent les amandes. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;On va déballer les cadeaux, les petites reviennent au salon. Je me retrouve coincé entre ma grosse cousine, le chien et mon petit neveu, qui a la morve au nez. Papa s’est rendormi. Dans ses rêves, il peint un jardin pour Léonie. Les petites rient, leurs dents sont blanches, leurs mères ont mis des boucles à leurs cheveux, on dirait de petits anges. Avant le grand moment, la vieille veut nous parler un peu de Noël. Elle tousse, ajuste son appareil. Ses seins pendent bas sous sa robe Sears. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle nous raconte le bon vieux temps, nous évoque des images de cartes postales, des Noëls où la neige noyait les lumières de Montréal. Elle dit qu’il était bon le temps où les églises étaient pleines. Grand-mère, les églises étaient pleines parce qu’il faisait trop froid à la maison. Les soirs de messe de minuit, ont ne laissait que les bébés et les vieux dormir dans leurs lits, frissonnant sous les couvertures de laine, tissées dans des rêves trop fins.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La famille s’agite sur les chaises pliantes. La vieille traîne, gémie, raconte. Elle parle d’une époque qui n’a pas existé. Les enfants, eux, attendent le Père-Noël. Impatientes, les petites lèvent les yeux au ciel. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Cette année, décembre porte une robe blanche. Ce soir, toutes les prières du monde sont étouffées sous la neige. Les heures coulent trop lentement, les enfants attendent leurs cadeaux. Sur le sofa, le coeur tiède contre mon neveu, je pense à Léonie. Je rêve qu’elle ne fut jamais qu’un fantôme, un songe qu’on m’aurait soufflés à l’oreille. Une jolie petite chimère. On peut lire tous les livres du monde, vaincre Joyce, Proust, voir même la bible, il n’y a pas de réponses à trouver au bout de ces pages jaunies. Après Noël, les jours passeront à pas feutrés. Une image hantera mes matins: celle d’un lac glacé en hivers. Léonie a enlevé ses chaussons de neige, Léonie porte des patins. Puis, les souvenirs se noieront dans une tasse de café. Pourtant, la vie continuera, il y aura d’autres Noëls, mais plus de p’tit bonheur à chatouiller.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;*&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Un jour, vous rencontrerez une petite fille et vous l’appellerez p’tit bonheur, votre monde ne sera plus jamais le même. Vous peindrez une chambre en violet, vous vous tacherez les genoux dans l’herbe fraîchement coupée. Vous serez heureux. Et un jour, peut-être, un petit con qui a oublié de mourir sur la croix volera votre bonheur. Vous aurez beau aimer votre p’tit bohneur, lui tenir la main, le serrer contre vous... dans les cauchemars de tous les parents demeure un lac gelé en hivers. Noël viendra. Il ne vous restera qu’une paire de chaussons gâchés par la neige. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Léonie dort sous un pommier, dans un jardin que son grand-père a rêvé pour elle. Les petites déballent les cadeaux, les papiers brillent, elles sourient, sont peut-être un peu déçues. Qu’importe. Leurs lèvres débordent de vie, elle embrasse grand-mère, les oncles, les grandes cousines. Elles sont angéliques dans leurs robes, leur souffle est encore frais, Noël se dessine dans leurs yeux. Je me suis levé, je les ai pris dans mes bras. Les petites filles devraient être aimées, elles sont tout ce qui nous reste de bon. &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Après la bûche, je suis sorti de table sans parler, on m’a suivi du regard. Le feu crépitait toujours dans son âtre, près de lui, les chaussons de Léonie. Je me suis agenouillé près du sapin, j’ai soulevé la crèche, puis je l’ai donné en pâture aux flammes. Maman à hurler. Ma vieille grand-mère a pleuré. C’était un vieil héritage de famille. Et alors?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Le petit Jésus a fondu. Seul Joseph a survécu à l’horreur, il repose sur les cendres, son chapeau carbonisé. J’ai l’ai garder en souvenir, avec le sourire édenté de Léonie, au fond d’une jarre de biscuit au gingembre.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-4798112843274847629?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/4798112843274847629/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/la-jarre-biscuits.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/4798112843274847629'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/4798112843274847629'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/la-jarre-biscuits.html' title='La jarre à biscuits'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-5350137230643412264</id><published>2011-08-01T18:38:00.001-07:00</published><updated>2011-08-01T18:38:22.636-07:00</updated><title type='text'>Quoi</title><content type='html'>Poésie &lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Au-dessus des têtes,&lt;br /&gt;le ciel s’étire comme un matin pluvieux&lt;br /&gt;Nos regards;&lt;br /&gt;des chaussures délaissées&lt;br /&gt;Les gens nous lançent des noms&lt;br /&gt;comme d’autres oublient leurs secrets&lt;br /&gt;au fond des tiroirs,&lt;br /&gt;Le soleil fait mourir nos heures,&lt;br /&gt;quatres ombres sur le pavé&lt;br /&gt;Il faudrait boire à ça,&lt;br /&gt;engloutir nos dents &lt;br /&gt;gâchées par&lt;br /&gt;quoi&lt;br /&gt;Il y a des rêves mièvres pour sécher les bottes&lt;br /&gt;D’autres épicés pour coudre les langues&lt;br /&gt;des enfants dans les parcs&lt;br /&gt;Nos petits airs étriqués&lt;br /&gt;à bout de souffle&lt;br /&gt;Trop de notes&lt;br /&gt;à siffler &lt;br /&gt;quoi&lt;br /&gt;Des baptêmes sans visage&lt;br /&gt;sur des tasses bien en rang&lt;br /&gt;serrés comme des mâchoires&lt;br /&gt;De peur&lt;br /&gt;se faire voler les yeux si on regarde&lt;br /&gt;Des ongles en fourchettes&lt;br /&gt;sous nos paupières&lt;br /&gt;Il y a des jours&lt;br /&gt;où le ciel part en fumé&lt;br /&gt;Et puis&lt;br /&gt;On se croise pour partager un verre&lt;br /&gt;La ville nimbée par les nuées;&lt;br /&gt;rien que le souffle étouffé d’un vieux fumeur&lt;br /&gt;Rie et écrase la queue des chats&lt;br /&gt;dans les ruelles&lt;br /&gt;Les gens leurs donnent des noms&lt;br /&gt;ridicules&lt;br /&gt;comme d’autres &lt;br /&gt;oublient&lt;br /&gt;quoi.&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-5350137230643412264?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/5350137230643412264/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/quoi.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/5350137230643412264'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/5350137230643412264'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/quoi.html' title='Quoi'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-8163467204294731280.post-1987421826644501484</id><published>2011-08-01T18:35:00.000-07:00</published><updated>2011-08-01T18:35:02.453-07:00</updated><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='écriture'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='Littérature'/><category scheme='http://www.blogger.com/atom/ns#' term='eulogie'/><title type='text'>Le potager</title><content type='html'>&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Ce matin, je me suis réveillée l’âme tordue et le cerveau rouillé. Parfois, il suffit d’un tremblement de terre pour que le ciel s’écroule.&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;a name='more'&gt;&lt;/a&gt;Engourdie par le sommeil, j’ai cherché le thé à tâtons. Troisième armoire à gauche du réfrigérateur. L’humidité rampait entre les boîtes de métal. La bouilloire a sifflé, la fumée s’est dissoute comme un fantôme dans la lumière matinale. Je suis descendue pieds nus au potager afin de regarder pousser le chiendent que la chaleur avait épargné.&lt;br /&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Si tu me voyais ce matin, ma soeur, j’ignore ce que tu dirais. Depuis hier, juillet est le nom qu’on donne au Cerbère qui ronge nos squelettes, lové dans la chaleur estivale de l’enfer. Mais l’enfer n’existe pas. Comme l’a dit un autre que moi, Diable n’est que le prénom donné à Dieu. Les hommes aiment baptiser l’innommable, tu sais. On le nomme comme d’autres donnent des noms ridicules aux chats dans les ruelles.&amp;nbsp;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Avec un ciel gris, juillet me semblerait moins cruel. Mais le soleil ombrage nos regards anesthésiés et jette nos coeurs en pâture aux mornes souvenirs. Pour survivre, ma soeur, il faut assommer son âme, la glisser dans une boîte afin de soutenir l’œil abruti de ceux qui nous plaignent comme un chien dysentérique qu’il faut abattre au fond du jardin. Vampires et succubes de nos faubourgs, agenouillez-vous devant le dieu que vous avez renié.&amp;nbsp;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Ne regarde pas en bas, ma soeur, regarde plus haut et prie pour nous qui sommes nés les yeux aveugles au ciel. Nous qui ne sommes juste bons à nourrir les tomates que j’ai laissées pourrir dans le potager. La terre a toujours soif.&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Ta mort est une chute, ma soeur. Tel un Phaéton foudroyé, elle embrase la terre. Et les juments d’Hélios, harnachées au carrosse ne peuvent que rugir leur terreur rauque. Au crépuscule, les cris de ces &lt;i&gt;nightmares&lt;/i&gt; déchirent nos insomnies.&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Nous n’avons pas eu les mêmes lectures, ma soeur. J’ignore encore ce que racontaient les pages des livres que tu racornissait au creux de la nuit. Tout ce que je sais, c’est que Freud écrivait le deuil comme une hémorragie interne. Une marée rouge qui déborde jusqu’aux cils. Puis c’est la mer Morte qui nous sort des yeux et nous brûle les joues. Mais qu’importe d’avoir vaincu Derrida, Joyce, Proust, Marc, Luc ou Mathieu; les mots des hommes ne sauront pas sauver nos âmes mortelles.&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Nous n’avons jamais partagé une tasse de thé, ma soeur. Un remède amer contre la &lt;i&gt;toska&lt;/i&gt;, ce mal russe, ce spleen aux effluves épicées, qui vous gruge le corps en commençant par les pieds pour n’épargner que le coeur. Qui évoque Moscou comme un pays de neige n’a jamais connu la cruelle chaleur des étés nordiques.&amp;nbsp;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;À tes funérailles, ma soeur, ma robe aura une odeur de naphtaline. Pour toi, je m’habillerai comme une jeune fille en fleur. Je serai sourde aux rengaines mièvres des plaignants parce que, non, le temps n’y fera rien. Face à la mort, on voudrait entendre les plus belles casuistiques funéraires. Mais seuls les poètes disparus tenaient la clef de ce langage et ils l’ont emportés avec eux, au plus profond de l’abîme.&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Je jetterai ces mots aux chiens qui rôdent sous la pluie, ma soeur. En Grèce, c’étaient les femmes qui devaient pleurer les morts, prenant bien soin de tacher leurs robes blanches de leurs larmes salées. Mais au sein du Grand Nord fiévreux, tous te pleureront.&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;L’été passera, ma soeur. Juillet et un mauvais geôlier. Il perd son temps à regarder par la fenêtre et à laisser filer les saisons qu’il a mis en cage. Lui-même rêve septembre et son parfum de feuilles sèches qui emportera celui des tomates putrides.&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;Ma soeur, il ne reste qu’à regarder le temps ramper comme une couleuvre dans le potager. Son venin insidieux coule dans nos veines depuis le premier jour. Au coucher du soleil, le coeur nu et la cisaille rouillée, j’irai nourrir la terre cannibale, soulager sa soif avide et, sans même me mettre à genoux, je lui soufflerai : « Mère, tu ne m’as jamais connue, je suis fille unique.»&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font: 12.0px Helvetica; line-height: 21.0px; margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; min-height: 14.0px;"&gt;&lt;span style="letter-spacing: 0.0px;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/8163467204294731280-1987421826644501484?l=cheminsbrumeux.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/feeds/1987421826644501484/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/le-potager_01.html#comment-form' title='1 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/1987421826644501484'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/8163467204294731280/posts/default/1987421826644501484'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://cheminsbrumeux.blogspot.com/2011/08/le-potager_01.html' title='Le potager'/><author><name>Caroline</name><uri>http://www.blogger.com/profile/05606023342161230196</uri><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='32' height='32' src='http://1.bp.blogspot.com/-wuplOq5LJGk/Tjcwm0I4AJI/AAAAAAAAAAc/7cQJVz7URd4/s220/11425633.png'/></author><thr:total>1</thr:total><georss:featurename>Quebec, Canada</georss:featurename><georss:point>52.9399159 -73.5491361</georss:point><georss:box>44.135168900000004 -84.8861301 61.7446629 -62.212142099999994</georss:box></entry></feed>
